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Maria Elena
(Province de Tocopilla, Région d'Antofagasta, Chili)
Heure locale

 

Mercredi 6 mars 2019

 

Partons aujourd'hui à la conquête de Maria Elena, une petite ville de 6500 âmes située à soixante kilomètres de Tocopilla, par la ruta 24. D'abord en lacets, cet axe routier devient plus rectiligne après les 15 premiers kilomètres. La commune doit son nom à Mary Ellen Condon, épouse du premier administrateur de l'unité de production locale de salpêtre. C'est en effet en 1926 que commencera, en pleine pampa l'extraction du précieux minéral d'après le procédé des Frères Guggenheim. Il faut dire que pampa et salpêtre sont intimement liés dans cette partie du territoire. Là se trouvent les gisements de sel d'où on récupère le salpêtre (ou nitrate de sodium) après traitement. Bien avant notre ère, les premiers hommes qui vécurent ici il y a 11000 ans n'occupèrent jamais cette pampa sèche, tout juste irriguée par la rivière Loa, mais privilégièrent la montagne et le littoral. Les premiers habitants de Chacance s'installèrent quant à eux le long de la rivière il y a près de mille ans, pour se consacrer à la culture du maïs et à l'artisanat. Ils avaient leurs propres coutumes funéraires qui consistaient à enterrer leurs morts avec leurs objets personnels, et certains enfants reposaient même à l'intérieur de jarres. Leur religion tournait autour de la croyance en de nombreuses entités sacrées et les cérémonies rituelles étaient chamaniques et prenaient la forme d'un transe produit par l'inhalation de substances hallucinogènes. Le désert voyait aussi passer des caravanes qui se rendaient sur la côte pour vendre leurs cargaisons.

Jean-Sébastien et moi comptons visiter le Musée communal du salpêtre, mais nous aurons tôt fait d'apprendre qu'en réalité, Maria Elena possède deux musées communaux sur ce thème. Mieux, la petite ville abrite également un musée du jouet et un autre consacré aux Carabinieros.

Revenons maintenant à l'épopée du salpêtre dans le nord chilien, qui prit forme dans quatre secteurs, à savoir le gisement El Toco, le gisement central, celui des Aguas Blancas et celui de Taltal. Chacun de ces secteurs de production disposait de son propre port afin d'écouler sa marchandise. C'est à Domingo Latrille et à José Santos Ossa que l'on devra la découverte des premiers gisements, respectivement en 1857 et en 1866. Et le boom économique qui allait suivre de ressembler aux effets de la ruée vers l'or, en modifiant considérablement du jour au lendemain l'occupation de l'Atacama, alors territoire bolivien. Peu à peu se multiplièrent les « oficinas », sorte de complexe industriel de production du salpêtre. Chaque oficina était constituée d'une machinerie (rassemblant les machines servant à exploiter le gisement), d'un campement, de bureaux administratifs et d'une maintenance (où étaient conçus ou réparés les outils indispensables à la production). Et ces unités de production d'utiliser des systèmes d'extraction différents selon les cas, mais qui évolueront sur la durée. A 60 km de là, le port de Tocopilla, qui s'était déjà développé à partir des exportations de guano et de cuivre au 19è siècle, se chargera du chargement du salpêtre sur des navires qui partiront ensuite dans le monde entier. Et les exportations de salpêtre d'atteindre les deux millions de tonnes en 1929. Quant au chemin de fer, il allait s'imposer tout naturellement à la fin des années 1890, comme le moyen de transport idéal des productions des oficinas jusqu'aux ports d'embarquement. Maria Elena et Pedro de Valdivia disposeront même de locomotives à traction électrique pour acheminer leur cargaison dès 1914.

 

Les trois salles qui composent le parcours de l'exposition sont riches en information, en documents, en objets et en photos. Je découvre bientôt quel sera le mode de vie de cette société naissante en plein milieu de la pampa, c'est à dire de nulle part, mais également l'existence de la petite ville de Maria Elena: cette vie particulière qui se concentrait essentiellement autour des gisements, des puits, et des limites territoriales des « oficinas » n'était pas toujours facile. Quid des Pampinos, c'est à dire des habitants natifs de la pampa ? Beaucoup étaient originaires du sud chilien, qui offrait un tout autre climat. Les nouveaux venus durent s'adapter à ces nouvelles conditions de vie dans une région aride et au milieu d'une population qui avait la parole plus facile qu'en Patagonie. On logeait alors les travailleurs à l'intérieur de campements exigus, sans installations sanitaires dignes de ce nom. L'endroit comprenait tout de même une école primaire qui offrait gracieusement aux enfants un enseignement de base. Celle de Maria Elena sera inaugurée le 14 avril 1926, sous le nom de « Escuela Coeducacional N°5 Las Americas ». Bien plus tard, en 1978, celle-ci sera transformée en lycée.

 

Les premières épiceries (pulperias) apparurent dans le même temps à Maria Elena, Pedro de Valdivia, Coya Sur et Vergara. Ces îlots commerciaux de prospérité en plein désert laisseront des souvenirs mémorables aux « Pampinos ». Ces « malls » rassemblaient sous le même toit magasins généraux, boucherie, boulangerie, marchand de fruits et légumes, cordonnerie, magasin de vêtements, parfumerie...Le monopole de ces commerces était toutefois entretenu face aux marchands ambulants qui devaient par exemple s'acquitter de taxes municipales pour pouvoir commercer.

Majoritairement catholique, la population locale avait ses propres traditions religieuses (processions à la Vierge...) autour de leur église respective (ci-dessous, celle de Maria Elena). Certains offices étant à l'occasion diffusés sur les ondes (comme à Maria Elena, avec Radio Coya).


 

La Philharmonie municipale deviendra bientôt une institution sociale : ses codes moraux et de bonne conduite, ses règles de politesse et ses recommandations en matière de comportement enseignaient aux habitants les bonnes manières et un langage adéquat à utiliser lors des soirées ou des bals. Et surtout un bon moyen de se divertir tout en socialisant et en dansant. Ces divertissements étaient nombreux dans les campements : club de boxe, bibliothèque, tournois de football, et autres disciplines sportives étaient prévus. Tout étant fait pour permettre aux occupants de gommer un peu les mauvais côtés d'une existence vécue dans l'isolement géographique le plus total. A Maria Elena, plusieurs associations sportives verront le jour, dont le « Cuadra Blanca », un groupe de jeunes gymnastes talentueux.

Tout aurait pu continuer ainsi s'il n'y avait pas eu la Première guerre mondiale, qui provoqua des répercussions néfastes sur l'industrie du salpêtre dans le nord du Chili. Le blocage des routes maritimes commerciales du à ce conflit eut des conséquences désastreuses sur l'exportation de la production, au point d'entrainer la fermeture de plusieurs oficinas et la mise au chômage de centaines d'ouvriers « pampinos ». Après 1916, on observa un timide redémarrage de la demande en salpêtre entrant dans la fabrication de la poudre d'explosif, ce qui entraina la réouverture momentanée de quelques oficinas. Un répit malheureusement de courte durée, puisque 23 oficinas sur 31 fermeront à partir de 1919, suite à la chute de la demande. Et 1930 d'asséner le coup de grâce à cette industrie. La faute à la hausse des couts de production du salpêtre à partir de 1920. On observa alors un exode massif des mineurs, par trains entiers, vers d'autres régions du Chili, dans l'espoir de se refaire une nouvelle vie tout en abandonnant sur place leurs biens ou en les cédant pour une bouchée de pain. Le nombre d'habitants des régions d'Antofagasta, de Taltal et de Tocopilla chuta alors drastiquement, entrainant dans le pays plusieurs mouvements sociaux d'ampleur.

Certaines unités de production survivront cependant à cette crise, dont celle de Maria Elena, à force d'adaptation du processus de production et d'utilisation de nouvelles technologies (comme par exemple le système Guggenheim, qui améliorera non seulement la production de salpêtre mais contribuera indirectement à améliorer la vie des ouvriers à l'intérieur des campements). La oficina de Maria Elena sera, en ce qui la concerne, l'une des plus grandes unités de production, comptant jusqu'à 2200 ouvriers, et produisant plus d'un million de tonnes de salpêtre chaque année. La localité sut se transformer à partir de 1979 en devenant une commune qui prendra plus tard la tête de la communauté de communes. Aujourd'hui, la totalité de ses terrains sont la propriété de l'entreprise SQM. Et la petite ville d'envisager l'avenir avec le cuivre d'Antucoya, un gisement situé à 20 km de la oficina de Pedro de Valdivia, et d'une durée de vie d'exploitation estimée à 20 années. D'autre part, Maria Elena bénéficie d'un gisement solaire énorme qui lui tombe quotidiennement du ciel (jusqu'à 4800 Kcal/m2 et par jour), sous la forme d'un rayonnement solaire répertorié comme le plus puissant de la planète. D'où l'idée de créer un complexe thermosolaire constitué de quatre usines indépendantes (chacune produisant 100 MW) raccordées à 8800 héliostats. Chaque unité de production disposerait de 10600 miroirs (de 140 m2 chacun) disposés en cercle, sur une distance de 3,5km environ. Ces miroirs refléteraient la lumière du soleil qui serait alors concentrée dans la partie supérieure d'une tour de 243 mètres de haut. L'énergie ainsi produite serait utilisée pour chauffer des liquides thermiques composés principalement de sels fondus, une énergie ensuite mise à profit pour produire de la vapeur dédiée à la production électrique (d'une puissance de 2590 Gwh) qui fournirait le Grand Nord chilien. Un bien beau projet !


 

Dernier atout de Maria Elena : le tourisme. Il est d'ores et déjà possible d'effectuer un circuit patrimonial des anciennes officines de salpêtre de leurs ruines et de leurs cimetières comme, par exemple, celle de Pedro de Valdivia et de ses anciennes installations. Il y a aussi les barrages Santa Fe et Slomam, sans oublier le pont Sainte-Thérèse qui fut conçu par Gustave Eiffel. De son côté, Maria Elena offre plusieurs édifices historiques comme l'épicerie, le marché, l'église Saint Raphaël, le syndicat N°3, les ex-bains publics, la banque d'Etat, l'association social et sportive et le théâtre (ci-dessous).

 

Sur la place, et à quelques pas du Musée du salpêtre, se trouve en effet le théâtre municipal, qui fut construit par la Compania Salitrera Anglo Chilena, puis inauguré le 7 février 1948. L'édifice à deux niveaux, de style Art déco, peut accueillir jusqu'à 700 personnes rien que dans sa salle principale. Le manque d'entretien suite à la crise du salpêtre, puis le séisme de 2007 auront mis à mal la structure de l'ensemble qui aura subi d'importants travaux de rénovation il y a six ans.

Au cours de notre visite, nous découvrirons que non seulement Maria Elena possède deux musées consacrés au salpêtre, mais qu'elle offre aussi un musée sur l'histoire des Carabinieri qui relate l'histoire de cette profession dans la pampa (ci-dessous en photo), et un autre musée, plus récent celui-là puisque son ouverture date de septembre 2018, le Musée du jouet (deuxième photo). Nous serons agréablement reçus par Hugo Aracena, un passionné des jouets et de la vie. Notre homme eut il y a quelques temps la superbe idée de créer un musée entièrement dédié aux jouets des enfants « pampinos » à partir de ce qu'il s'était mis à collectionner, à restaurer ou simplement à reproduire depuis l'an 2000. Pour réaliser son projet, Hugo se replongera dans ses souvenirs d'enfant, lorsqu'il vivait à Pedro de Valdivia, et qu'il jouait déjà avec des camions faits de boites de conserve, ou qu'il s'amusait à courir dans la rue en faisant rouler la « rueda pampina », un cercle de métal doté d'une tige de fer (troisième photo). Et de visiter les décharges des anciennes oficinas de Maria Elena et de Pedro de Valdivia pour trouver les matériaux de récupération nécessaires à la création de ces jouets. Très tôt, la population locale aida cette âme d'enfant en lui faisant parvenir des jouets dont l'histoire remonte parfois aux années 1930 et qu'Hugo restaurera de ses mains expertes avant de les exposer aux yeux de tous. Si vous passez par là, arrêtez-vous saluer le Gepetto de la Pampa !


 

INFOS PRATIQUES :

  • Musée communale du salpêtre, Avenida Latorre, à Maria Elena. Ouvert du mardi au dimanche, de 9h00 à 13h00 et de 16h00 à 20h00. Les samedi et dimanche, de 10h00 à 13h00 et de 16h00 à 19h00. Durée de la visite : 1h00 à 1h30. Entrée gratuite.
  • Un grand merci à Camila Lopez, Daisy Arraya et Carlos Fuentes pour leur charmant accueil.

  • Théâtre municipal, Calle Ignacio Carrera Pinto,à Maria Elena

  • Musée des jouets, Avenida Teniente Hernan Merino 129a, à Maria Elena. Tél : 998 28 18 92. Ouvert du mardi au dimanche de 10h00 à 12h00 et de 16h00 à 19h00. Entrée gratuite. Merci à Hugo Aracena Cangana, créateur et gestionnaire de ce superbe musée pour sa précieuse aide. Courriel : Museodeljuguetepampino@gmail.com

  • Musée municipal photographique du salpêtre, face à la place centrale et dans la même rue que le théâtre, à Maria Elena.

  • Musée des Carabinieros, au commissariat (à côté du Musée des jouets) à Maria Elena. Ouvert tous les jours. Se présenter au préalable à un carabiniero. Entrée gratuite.

 

 

 

 










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