Revoir le globe
Top


Napier, Capitale mondiale de l'Art déco
(Hawke's Bay, Nouvelle-Zélande)
Heure locale

 

 

Jeudi 16 mai 2019

 

Il était une fois Napier, qui devait son élégance légendaire à la pire des catastrophes qui lui arriva en 1931 : un tremblement de terre meurtrier qui détruisit la petite ville en déclenchant un incendie général. Cependant, le pire n'étant jamais certain, le séisme en question provoquera le soulèvement d'une zone marécageuse et de la baie, libérant ainsi de nouveaux terrains à bâtir. Des terrains sur lesquels sera reconstruite Napier, cette fois en respectant les règles antisismiques et en choisissant d'adopter le style Art déco en vogue à l'époque.

 

Dès mon arrivée en ville, je me gare sans trop de difficulté sur Marine Parade et me rends à l'office de tourisme pour organiser ma sortie consacrée aujourd'hui à l'Art déco. Et de me procurer pour 10NZ$ le « guide de la promenade Art déco », qui offre une carte mentionnant les quelques 80 édifices bâtis dans ce style architectural, et une information succincte sur chaque construction. J'ai de la chance car il fait un soleil radieux, toutefois accompagné d'un vent soufflant par bourrasques. Je dispose de deux heures de tranquillité (le stationnement, payant ou pas, est ici limité à 120 minutes) pour entamer ma découverte d'un art qui apparut dès 1905 mais se fit véritablement connaître lors de l'exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925.

L'ironie du sort veut que ce style architectural, si apprécié de par le monde, se soit imposé lors de la reconstruction de la ville, précédemment rasée par le tremblement de terre du 3 février 1931, à 10h47 précises. Et le séisme de magnitude 7,8 sur l'échelle de Richter de détruire entièrement le centre ville en causant aussi des dégâts à Hastings (la « petite soeur » de Napier située à une vingtaine de kilomètres de là) et dans la région toute entière, tuant au passage 260 personnes. Aussitôt, un incendie se déclencha dans la ville, dévastant les édifices encore debout après le séisme. On s'attela d'arrache-pied à la reconstruction de Napier. Et cette reconstruction ne durera que deux années puisque tout sera achevé au début de l'année 1933, faisant de la ville une cité moderne pour l'époque, qui saura astucieusement cultiver son style architectural des années trente pour en faire aujourd'hui la capitale mondiale de l'Art déco.

Si la plupart des constructions nouvelles figurent toujours dans le paysage urbain, et marquent de leur empreinte les années 1930, les bâtiments qui survécurent au puissant séisme avaient pour leur part été érigés dix ans avant la catastrophe et contribuent encore et à leur manière au charme historique de la cité. On retrouve ainsi l'influence des écoles de Chicago & Prairie, des exemples architecturaux de style Mission espagnole, Beaux-arts ou bien des constructions de style plus dépouillé, sans parler bien sûr des formes artistiques typiquement maories. L'Art déco symbolise également l'épopée du jazz à une époque où sérénité et optimisme étaient de mise en ce début du 20è siècle. Sur les 164 constructions érigées entre 1920 et 1940, 140 existent encore aujourd'hui et rappellent non seulement le style Art déco mais aussi l'atmosphère de l'entre deux guerres.

 

Je débute au hasard cette balade historique en passant par Hastings Street, où j'aperçois la Poste centrale qui avait été inaugurée que quelques semaines avant que ne survienne le séisme. La partie supérieure de la façade fut restaurée en 1950 et une véranda fut ajoutée dans les années 1970. Jusqu'à présent les anciennes vérandas étaient supportées par des poteaux qui vieillissaient l'architecture de l'ensemble, mais les vérandas des constructions modernes, supportées par des crochets en fer accrochés à la façade et limitées en hauteur, donneront plus tard à l'édifice un style plus épuré. Juste à côté se dresse le Blythes Building (ci-dessous) datant de 1933, qui se trouve dans cette portion de Hastings Street ayant résisté au tremblement de terre. Non loin de là, le Criterion Hotel (deuxième photo) offre un très bel exemple d'architecture missionnaire espagnole, avec ses murs en béton plâtré, et ses parapets en mosaïque conçus pour protéger l'ensemble de l'érosion du temps.


 

L'ASB Bank (ci-dessous), anciennement Bank of New Zealand, possède elle aussi une jolie façade. Après le départ de son prédécesseur en 1989, l'ASB Bank restaurera l'édifice trois ans plus tard, en décorant l'ensemble avec des sculptures maories et des modèles de chevrons qui rappellent le style ornemental européen. On admirera les bas-reliefs de style maori tandis qu'une grille en bronze orne le dessus de la fenêtre. Quant à l'intérieur, il vaut aussi le coup d'oeil, avec son plafond coffré et les motifs maoris traditionnels de couleur (rouge, blanc et noir) qu'on retrouve dans les wharenui (lieux de rassemblement maori).

A l'angle de Emerson Street et de Marine Parade, j'aperçois le T&G Building (deuxième photo), bâti en 1936 avec son dôme et sa lanterne abritant une horloge. Jadis, cet immeuble accueillit la boite de nuit Silver Slipper, mais aussi des cabinets de dentistes et de médecins. Le prix du m2 de bureau était le plus couteux de Napier à cette époque. Et l'ascenseur de l'ensemble d'être l'un des seuls en ville (Napier n'en comptait alors que deux jusque dans les années 1960, l'autre se trouvant au bureau de poste). Le premier étage fut restauré au début des années 1990 et les étages supérieurs seront transformés en appartements en 2004. Donnant pour partie sur Marine Parade et sur Tennyson Street, le Masonic Hotel (troisième photo) fut probablement le plus chic établissement de la ville lors de son inauguration en 1932. Et demeure l'un des seuls édifices de Napier à orner ses parapets, même si ce genre d'éléments tuèrent plusieurs passants lors de leur chute durant le tremblement de terre. Rassurez-vous, les deux ornements de ce genre de cet hôtel sont bien scellés dans la façade et ne présentent pas ce risque. Notons par ailleurs la présence d'une loggia au-dessus de la véranda, qui fut construite sur la rue. Les décors intérieurs du bar Emporium et du foyer sont restés intacts. Dans une pièce, on peut aussi admirer une monumentale cheminée Art déco qui chauffait autrefois le salon de l'hôtel. Quant à l'entrée donnant sur Tennyson Street, et représentée sur la photo ci-dessous, elle offre une imposante verrière agrémentée d'un lettrage stylisé dans le style Art déco.

 

Dans Tennyson Street, Louis Hay réalisera le Munster Chambers (ci-dessous) en 1933. Il agrémentera la façade avec des trèfles reflétant l'origine irlandaise du propriétaire. Autre trait caractéristique du style architectural de cet architecte : les rectangles en chevauchement. Un petit tour au musée de la ville permet de découvrir une exposition qui lui est actuellement consacrée. Né en 1881 à Akaroa (Nouvelle-Zélande), notre homme sera l'un des meilleurs architectes de son pays et bâtira plusieurs édifice de style Art déco après 1931. Au début du 20è siècle, il se tournera principalement vers la construction de maisons pour gens aisés de Hawke's Bay, même si sa plus belle réalisation reste le bâtiment de la National Tobacco Company, dans les années 1920. Autre réalisation de Louis Hay : Hildebrandts Building (deuxième photo), du nom de son propriétaire allemand, Wilhelm Hildebrandt, surnommé « Hildy », qui pratiquera son métier de pédicure dans ces murs. Au carrefour des rues Browning et Hastings, je m'arrête pour admirer une des plus belles constructions de Louis Hay, le Amp Building. Bâti en 1934, au profit de la Australian Mutuel Provident Society Insurance Company, on retrouve la présence de lourdes lignes verticales et l'influence de Frank Lloyd Wright, l'architecte américain précurseur en matière d'architecture moderne. La porte est particulièrement remarquable (troisième photo).


 

Même la Cathédrale St John a adopté le style Art déco (ci-dessous). Conçue en 1948, celle-ci ne sera bâtie qu'entre 1955 et 1965, en remplacement d'une pro-cathédrale en bois. Cet édifice religieux fait partie des deux seules constructions « modernes » de ce type en Nouvelle-Zélande (l'autre église du même type se trouvant à Wellington) offrant, qui plus est, un vaste espace intérieur. Le petit vitrail (sur la deuxième photo) qui se situe à côté de l'entrée (Browning Street) est remarquable et est constitué de petits morceaux de verre d'autres vitraux d'origine retrouvés dans les décombres du tremblement de terre de 1931. L'intérieur permet d'admirer plusieurs œuvres et des reliques de l'ancienne cathédrale.


 

Exemple type du style Renaissance classique, voici maintenant le Public Trust Building (ci-dessous). La forme massive de ce bâtiment le préservera du séisme de 1931, lui qui avait été érigé en 1922, même si l'ensemble bénéficiera d'une restauration au milieu des années 1980.

Sur la deuxième photo ci-dessous se dresse l'ancien Hotel Central, peut être la construction Art déco la plus raffinée de Napier avec ses lotus de style égyptien, ses emblèmes de faucon sur les colonnes du balcon principal, les jolies échappées protégeant du soleil et les bordures en zigzag. La découverte du tombeau de Toutankhamon en 1922 aura manifestement accru l'intérêt porté aux cultures anciennes, d'où l'apparition de ces motifs égyptiens.


 

Achevons ce tour d'horizon par deux belles demeures : la Conservation House (première photo ci-dessous), construite en 1874 par un architecte colonial. L'endroit servit de tribunal jusqu'en 1988, un tribunal qui fera office de morgue provisoire lors du tremblement de terre de 1931. Juste en face, au carrefour, se dresse une grande maison,le Hawke's Bay Club (deuxième photo), qui fut bâti en 1906 par Walter Finch. De style édouardien, cette villa représente l'exemple d'une construction d'envergure entièrement réalisée en bois. Elle fait enfin partie des quelques maisons ayant échappé à l'incendie de 1931.

 

A force de parcourir le quartier historique en long et en large, je remarque que même les noms de rues sont écrits dans le style Art déco (ci-dessous). Si les rues de Napier sont relativement larges de nos jours, ce ne fut pas toujours le cas dans le passé. En effet, le manque de terrain dans les années 1850 avaient poussé les urbanistes à tracer des rues très étroites. Le tremblement de terre aura au moins permis de gagner en surface car il soulèvera le sol de la baie et dégagera ainsi de nouvelles terres qui permirent à Napier de rebâtir en plus grand. Quant aux couleurs des façades, le sujet fit l'objet d'un long débat. Napier avait de longue date préféré les couleurs aux façades de pierre, de brique ou de béton d'autres villes néo-zélandaises. Dès lors, la technique consistant à mélanger des oxydes de fer au ciment s'imposera, car on obtenait ainsi des tons rose, vert, bleu, jaune...beaucoup plus jolis. L'éclairage public avait lui aussi ses normes et gâchait l'esthétique avec ses câbles interposés en plein milieu des intersections de rues. A partir des années 1960, les choses changèrent et l'éclairage public fut directement fixé sur les façades des maisons. Et inutile de rcontester : l'Art déco Trust, institution qui a pour mission de protéger, restaurer et promouvoir les édifices Art déco de la ville veille au grain. Celle-ci propose par ailleurs des visites guidées et publie également des brochures sur le sujet. Le saviez-vous ? Plus qu'un style architectural, l'Art déco sera le symbole de l'esprit du renouveau qui souffla ici en ce début de 20è siècle, avec l'avènement de la science et de la technologie, l'indépendance naissante des femmes, et l'apparition de symboles géométriques novateurs dont il suffit bien souvent de lever les yeux pour les découvrir.


 

INFOS PRATIQUES :

  • Art Deco Trust, 7 Tennyson Street, à Napier. Tél : 6 835 0022. Ouvert tous les jours de 9h00 à 17h00. Site internet : https://www.artdeconapier.com/
  • Office de tourisme, 100 Marine Parade, à Napier. Tél : 6 834 1911. Ouvert tous les jours entre 9h00 et 17h00. De jolies cartes postales Art déco sont en vente sur place.

    https://www.napiernz.com/

  • Procurez-vous le fascicule « Art deco self-guided Walk » (au prix de 10NZ$) à l'office de tourisme, avant d'entamer votre promenade découverte.

  • MTG Hawke's Bay, 1 Tennyson Street, à Napier. Tél : 6 835 7781. Ouvert tous les jours de 9h30 à 17h00. Entrée gratuite. Ce lieu est à la fois musée, théâtre et galerie d'art. https://www.mtghawkesbay.com/

  • Envie de déguster une pâtisserie faite maison et un bon café ? Arrêtez-vous au Six Sisters Coffee House, 201 Marine Parade à Napier. Chaleureux accueil.

 



Retour aux reportages







Qui Suis Je - Reportages - Médiathèque - Boutique - Calendrier - Pays - La lettre - Contact
Site réalisé par Kevin LABECOT
Disclaimer - Version mobile