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La "Forgotten World Highway 43" ou route du Monde oublié
(Régions de Taranaki et Manawatu-Wanganui, Nouvelle-Zélande)
Heure locale

 

Lundi 27 mai 2019

 

Je vous emmène aujourd’hui sur la « Forgotten World Highway 43 », ou « Route du monde oublié »qui court de Stratford à Taumarunui, au milieu de nulle part. Ici, l'homme se fait rare et la Nature a conservé tous ses droits. Avant de prendre le volant, mieux vaut se rappeler certains conseils : bien conserver sa gauche, adapter sa vitesse en fonction de l'état de la chaussée, faire preuve d'une vigilance de tous les instants et aimer la solitude. Nous voici partis pour 150 kilomètres, soit quatre bonnes heures de route.

 

Je me suis organisé afin de quitter Stratford le plus tôt possible. Finalement, ça sera 8h00. Le ciel, très chargé, ne me dit rien qui vaille et je souhaite simplement que la pluie ne rajoute pas à la difficulté de mon trajet. Celui-ci comportera deux parties : la première me mènera de Stratford à Taumarunui, par la nationale 43 du Monde oublié, ou « Forgotten World Highway 43 ». Puis, je poursuivrai mon voyage de Taumarunui à Taupo, mon point d'arrivée. Pour cette ultime étape, la route sera nettement plus belle et me permettra de rouler à une moyenne de 90 km/heure (contre 50 précédemment).

L'agent de l'office de tourisme m'avait bien prévenu de faire le plein de carburant avant de partir car la « Forgotten World Highway 43 » n'offre aucune station-essence. Mieux vaut ne pas attendre non plus de coup de fil important car aucun opérateur téléphonique ne couvre cette zone. Mieux vaut aussi ne pas avoir souvent envie d'aller au petit coin car les toilettes sont rares sur le parcours (quatre au total, signalées par des panneaux en bord de route). Conserver sa gauche est primordial car des véhicules déboucheront à plusieurs reprises sur cette nationale très étroite par endroit, se résumant même plus rarement à une seule voie (impossible alors de se croiser!). Dans ce cas c'est le premier qui est engagé qui a gagné. J'ai bien fait de venir en camping-car (je n'en croiserai d'ailleurs que deux en quatre heures...) et non à vélo car le cycliste qui se lance sur cet axe (il y en a!) devra franchir pas moins de quatre cols, et croyez-moi, ça grimpe dur. Sur les 148 km de route, douze ne sont pas bitumés et offrent une piste relativement stable, mais en surplomb. Tout écart de conduite vous enverra directement sur le bas-côté. Il faut également prévoir le franchissement d'un tunnel de 180 mètres de long, de 4,5 mètres de haut et de ...3,4 mètres de large. Là encore, mieux vaut ne pas l'emprunter à deux en même temps. Dernière chose, la route de ce monde oublié traverse Whangamomona, siège de la République du même nom.


 

Je franchis Toko, la première localité du parcours, environ dix kilomètres après Stratford. Sur votre droite se trouve votre dernière chance d'éviter la panne sèche. Là se trouve en effet la dernière station de carburant avant Taumarunui. Le village apparut dans les années 1890 et devint rapidement un axe économique d'importance pour l'arrière-pays, avec sa gare ferroviaire, sa laiterie, sa scierie et son hôtel. Le déclin enclenché au 20è siècle fera tout disparaître.

Nous l'avons déjà vu lors de précédents articles, il n'y avait aucun axe de communication dans ce pays à l'arrivée des Européens. A la fin du 19è siècle, le gouvernement divisera le territoire en parts qui seront ensuite rapidement acquises malgré l'inaccessibilité de l'endroit. Chaque semaine, des fermiers touchaient de l'Etat une participation financière pour payer les « road gangs » (ouvriers ambulants en quelque sorte) qui ouvraient ainsi des routes. Dans le cas de la « Forgotten World Highway 43 », la géologie du terrain compliqua singulièrement les choses car il fallait franchir plusieurs obstacles : la pierre molle se transformait en boue l'hiver venu, sans parler du franchissement de cols. Une voie de chemin de fer sera d'abord tracée, en plusieurs étapes. Sa construction débutera à Stratford en 1902, pour atteindre Tahora...22 ans plus tard ! Faire circuler le train dans cette contrée nécessitera la construction de 24 tunnels et 91 ponts. Au prix actuel, il en couterait aujourd'hui dix milliards pour réaliser ces travaux. Une fois la ligne de chemin de fer achevée, il faudra équiper la région de poteaux électriques et construire la fameuse route pour inciter les gens à se fixer sur place. Or,, malgré des travaux conséquents, on ne se précipitera pas pour s'établir dans la région et c'est ainsi que cette nationale reçut le qualificatif de route du monde oublié.


 

Franchissement du premier col à Strathmore (ci-dessus), une bourgade située sur notre parcours. Ce col est traditionnellement considéré comme le début de l'arrière-pays avec ses troupeaux de moutons et de bovins qui pâturent à flanc de collines. Ici, la terre est fertile et offre une bonne herbe. Plusieurs projets furent envisagés pour la construction d'un tunnel, en vain. On utilisera alors la pierre du sous-sol local pour la construction de la route de ce col , laquelle sera achevée dans les années 1920, pour éviter aux voyageurs qui empruntaient cet axe de souffrir d'un excès de boue l'hiver et de poussière l'été. D'autres travaux, réalisés vers 1960, amélioreront encore davantage cette desserte. A ma stupéfaction, je croiserai sur cette route des camions à double-remorque chargés de troncs d'arbres. D'où l'intérêt de rouler bien à gauche...

Prochaine étape : Te Wera, réputée pour sa forêt qui fut constituée en 1951, lorsque le gouvernement rachètera un nombre important de parcelles aux fermiers locaux. Ce rachat de terre aura lieu juste avant l'explosion du prix de la laine du à la Guerre de Corée, et l'apparition de la fumure en surface des terres par avion, autant de facteurs qui tireront la production agricole locale vers le haut. La forêt de Te Wera, elle, couvre 6500 hectares et est surtout constituée de pins. Voilà pourquoi je croise autant de camions. Tout s'explique.


 

J'attaque ensuite le col de Pohokura (ci-dessus) où un panneau routier de couleur jaune annonce déjà le tunnel de Moki dans 26 kilomètres. Sur place, une photo aérienne montre le chantier de construction du chemin de fer en contrebas. Nous sommes alors en 1910 et on peut y distinguer les cabanes qui servaient de refuge aux ouvriers. Cette ligne ne sera achevée qu'en 1932 (en raison du manque de main d'oeuvre occasionné par l'envoi de soldats néo-zélandais sur le front en 1914-18, et au manque d'argent) et comportera 24 tunnels. Et cette même ligne de fermer en 1983. Le col de Pohokura se trouve à proximité de trois cours d'eaux, les rivières Patea, Waiara et Wanganui.

Le col suivant est celui de Whangamomona (deuxième photo ci-dessus) : celui-ci s'élève alors à 270 mètres au-dessus du niveau de la mer, soit un peu moins haut qu'à Strathmore et à Tahora (275 mètres). Il sera difficile de faire passer la route à cet endroit. Rappelons que la « Forgotten World Highway 43 » avait été commencée à Stratford dans les années 1880 en arrachant de part et d'autre des kilomètres de végétation (250 hommes avaient alors été affectés à cette tâche) mais il faudra attendre 1897 pour qu'elle atteigne le col de Whangamomona. Cette liaison une fois assurée entre les deux villes, on instaura un service de diligence à raison de deux fois par semaine. Le voyage durait alors 8h15 (avec pause déjeuner à Strathmore). Quelle aventure ! Autre avancée de taille, l'élargissement et le renforcement de cette portion de route à partir de 1981.

Quelques kilomètres plus loin, un panneau de couleur rouge me souhaite la bienvenue dans la République de Whangamomona (ci-dessous). La petite ville, fort endormie en cette matinée car je n'y rencontrerai personne, est en effet connue en tant que micro-nation, une entité créée par un petit nombre de personnes prétendant au statut de nation indépendante. Dans le cas de Whangamomona, il s'agissait de protester contre un projet des autorités qui prévoyait en 1989 de diviser administrativement en deux le territoire de la commune! Ni une ni deux, la petite ville décida de proclamer son indépendance en tant que république et d'instaurer également la fête populaire du « Republic Day ». La nouvelle entité fut donc créée en 1989 par quelques « réfractaires » en rétablissant un ancien traité, le « Whangamomona County Council », le tout assorti d'une pétition signée par les quarante habitants du village, par 138 autres habitants de la commune et par 400 autres Néo-zélandais en signe de solidarité. Devant le refus des autorités de reconnaître cet ancien texte, les habitants se réunirent le 1er novembre, dans l'hôtel du village (deuxième photo), fondèrent la République de Whangamomona et instituèrent un jour de fête nationale (qui a lieu fin janvier, tous les deux ans). Un passeport est même émis, qui coute 5NZ$ et donne accès à cette fête. Ce même jour est aussi jour d'élection du Président de la République. Celui-ci est actuellement John Herlihy (réélu pour un second mandat depuis le 19 janvier dernier) qui avait en face de lui de sérieux concurrents : Maketoni l'ours en peluche, Sherman le cacatoès, Eunice la brebis et un certain Griff Robb (dont le programme prévoyait le développement du tourisme maritime en pleine montagne).


 

Quatrième col à franchir, celui de Tahora (ci-dessous) qui offre un superbe panorama sur les environs et permet d'apercevoir de nombreux troupeaux d'ovins. Jadis, ces montagnes étaient recouvertes par une forêt qui sera brûlée entre 1895 et 1910 pour créer des terres cultivables et des pâtures. De nos jours, l'activité agricole consiste essentiellement en l'élevage de moutons et de bovins. Quant à la portion de cette route, elle ne fut goudronnée qu'en 1989.

J'arrive bientôt à l'entrée du tunnel de Moki (deuxième photo), le seul à avoir été finalement creusé sur les cinq qui avaient été proposés à l'origine par le jeune arpenteur Joshua Morgan. Il semblerait qu'il y ait une route conduisant au col de Moki mais celle-ci était à l'époque infranchissable et les véhicules s'y embourbaient chaque hiver. D'où l'idée de creuser le présent tunnel en 1935-36, à l'aide d'une machine mue par un moteur alimenté au charbon, qui actionnait un compresseur. Ce tunnel d'une hauteur de 5 mètres à l'origine, fera toutefois l'objet de travaux en 1985 pour permettre le franchissement de l'ouvrage par des camions. Quoiqu'il en soit, je peux me vanter d'avoir aujourd'hui emprunté le plus étroit tunnel jamais rencontré au cours de mon existence.


 

C'est après ce tunnel que je m'engage dans les gorges de Tangarakau. Une promenade d'une douzaine de kilomètres sur une piste rocailleuse étroite permettant tout juste de circuler à double sens. Là, coule la rivière Tangarakau (ci-dessous) qui prend sa source au nord-est de la ville de Whangamomona pour atteindre plus loin le fleuve Whanganui. Juste avant de franchir cette rivière, un panneau situé en bord de route évoque le destin tragique de Joshua Morgan (deuxième photo), jeune arpenteur qui contribuera à construire la route que j'emprunte aujourd'hui : alors que l'homme travaillait dans cette zone reculée, il fut pris de violents maux d'estomac le 24 février 1893. Laing et Telfer, deux de ses assistants, parcoururent à pied les 50 km qui les séparaient du premier village afin de ramener un médicament pour Joshua. Celui-ci n'aura que peu d'effet sur l'état du malade, puisqu'un autre assistant, Archie Thompson, ira chercher un médecin une semaine plus tard alors que Joshua entrait dans une phase de délire. On apprit plus tard qu'une crise de péritonite aura probablement été la cause du décès de Joshua Morgan, à l'âge de 35 ans. Deux ans après la disparition de l'arpenteur, en 1895, la célèbre route avait été construite selon les plans initiaux de notre homme. Soixante ans plus tard, Annie, l'épouse de Joshua âgée de 85 ans, décédait à son tour à Auckland, et ses cendres de rejoindre celles de son mari, à l'endroit même où se dresse une petite tombe en forêt.


 

INFOS PRATIQUES :

  • Si vous le pouvez, procurez-vous la brochure « Forgotten World Highway » auprès d'un I-Site (bureau de tourisme) néo-zélandais. Elle est gratuite et contient un plan de la route et les différents points d'intérêt à visiter sur place.

 









 



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