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Le Musée Afro-Brazil
(Sao Paulo, Etat de Sao Paulo, Brésil)
Heure locale

 

Vendredi 21 juin 2019

 

Déclenché de réserve sur un vol en partance pour Sao Paulo (Brésil), je me rends au Musée Afro-Brazil, qui ne se trouve qu'à dix minutes de l'hôtel en taxi. Je suis loin de me douter que ce musée est aussi riche que déconcertant. Riche, car l'établissement offre plusieurs expositions, permanentes et temporaires, avec plus de 6000 objets présentés, et déconcertant parce qu'il faut mieux pratiquer le portugais pour pouvoir lire les textes affichés (uniquement dans cette langue) et que l'exposition permanente que je vais découvrir est déployée dans un « fouillis » remarquable, sans classement véritable. Une vache n'y retrouverait pas son petit....

 

Le « Museo Afro Brasil » n'a que quatorze ans et est le fruit d'une longue réflexion sur l'opportunité de montrer (ou pas) les ancêtre noirs africains qui permirent l'émergence de cette population colorée du Brésil. Ou comment plonger dans les racines africaines pour mieux comprendre la culture brésilienne, des origines à nos jours. Cette contribution de l'Afrique à l'existence du Brésil, tel que nous le connaissons aujourd'hui, s'étala sur cinq siècles et vit le sacrifice de dix millions d'Africains qui s'épuisèrent à bâtir ce grand pays. Le musée en question s'est donc fixé pour mission de faire le lien entre l'Histoire, la mémoire, l'art et l'époque actuelle, afin de nous conter l’héroïque saga africaine, depuis le commerce des esclaves jusqu'à nos jours, sans négliger les possibles apports des Afro-brésiliens sous leurs formes les plus diverses (héritage, rébellions, cris et chuchotements...). Et de contribuer à renvoyer à ces ancêtres noirs le reflet de leur propre image tout en soulignant l'amour propre d'une population longtemps marginalisée. Le fait d'afficher ouvertement leur existence à travers l'exposition d'oeuvres et d'objets permet d'offrir à ces femmes et ces hommes à qui le Brésil doit son existence, une certaine reconnaissance bien légitime.

Situé à l'intérieur du parc d'Ibirapuera, le plus grand espace vert de cette immense ville qu'est Sao Paulo, le Musée Afro Brazil se consacre ainsi à la recherche, à la préservation et à l'exposition d'objets liés à l'univers culturel des Noirs du Brésil. Il fut fondé en 2004 sur l’initiative d'Emanoel Araujo, ancien conservateur de la Pinacothèque de l'Etat de Sao Paulo, et artiste de Bahia. Après m'être acquitté des six reales qui correspondent au prix du ticket d'entrée, je me mets en quête d'informations écrites sur les collections de l'endroit mais je découvre très vite que le portugais est la seule langue utilisée sur place. Heureusement, un employé me fera part de l'existence, en libre-service, d'un livret rédigé en langue anglaise, qui décrit avec force détails l'exposition permanente, réfugiée au premier étage et traitant justement de l’histoire du Brésil à travers les ancêtres africains.

 

Mon premier regard porte sur ces chariots à café artisanaux (ci-dessus) qu'on utilise encore ici et là pour apporter ce précieux breuvage qui sera introduit au Brésil en 1727 par Francisco de Mello Palheta, sergent portugais, grâce à des plants ramenés de Guyane. Depuis, ce grand pays est devenu premier producteur et premier exportateur mondial de café et le fournisseur du quart de la production mondiale de café. Le Brésil est aussi le premier consommateur de café dans le monde, devant les Etats-Unis.

Au cours de ma visite, je découvrirai que l'Afrique est non seulement le berceau de l'humanité toute entière mais également le ferment des cultures qui furent peu à peu disséminées aux Amériques à travers le trafic d'esclaves pratiqué dès le 16è siècle. Pour preuve, le musée expose masques africains, sculptures, photos et portraits d'hommes et de femmes de couleurs (ci-dessous) en noir et blanc. Contrairement à l'Occident, les Africains ont toujours entretenu un lien profond avec la Terre et les divinités, lien que l'on retrouve dans leurs rites et leurs objets quotidiens. Et de tomber par hasard sur une collection d'oeuvres émanant des Brésiliens noirs, mais aussi sur un long texte rédigé en anglais, qui fait allusion à l'audacieux Maréchal Rondon (ou Candido Mariano da Silva Rondon), à la fois républicain et abolitionniste, et surtout connu en tant qu'ingénieur militaire et explorateur du Mato Grosso et de l'Amazonie Occidentale. D'origine portugaise et amérindienne (sa mère est originaire de l'ethnie bororo), l'homme perdra ses parents très tôt, entrera dans une école militaire de Rio de Janeiro en 1881, et participera durant sa vie d'étudiant à des mouvement abolitionnistes.


 

Juste à côté, j'aperçois une vitrine abritant deux silhouettes portant des vêtements Guèlèdé du Bénin (en photo ci-dessous). Ce Guèlèdé est une cérémonie pratiquée par la communauté Yoruba-Nago installée dans la région du même nom, au Bénin, au Nigéria et au Togo. Chants en langue yoruba, musique de tam-tam et danses masquées ont ainsi lieu à la fin des récoltes et lors d'évènements familiaux comme certaines naissances, certains décès et mariages ou en cas de sécheresses ou d'épidémies. Cette cérémonie est si impressionnante qu'on prétend que le peuple yoruba considère ce spectacle comme ultime. Quant au patrimoine oral Gélèdé, il a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO en 2008.


 

L'exposition s'intéresse au rôle central alors occupé par les esclaves africains et leurs descendants dans l'avènement de la société brésilienne. Le prix à payer sera cruel compte tenu de la violence exercée envers ces êtres asservis, pour le contrôle de leurs corps et de leurs âmes. Et ces esclaves de résister de différentes manières, du silence à la rébellion pure et simple. Jadis, la tradition voulait que les prisonniers qui avaient été vendus comme esclaves fassent le tour d'un baobab (alors baptisé « arbre de l'oubli ») avant d'embarquer pour leur ultime voyage, histoire de tirer un trait définitif sur leur vie antérieure, leurs liens familiaux, leurs langues et leurs coutumes. Une fois à bord, ces hommes étaient traités comme de la marchandise. Certains prisonniers tentaient bien de s'échapper puis de se réfugier à l'écart de toute civilisation, en pleine jungle, puis de bâtir des refuges d'esclaves (refuges qui finiront par être mis à sac par Domingos Jorge Velho,le bandeirante (bandit-aventurier) de Sao Paulo, en 1695, et dont j'évoquais l'existence lors d'un précédent article consacré à cette ville). D'autres formes de résistance étaient utilisées par les esclaves comme le « Castigo de Escravos » qui consistait à montrer la punition infligée à ces esclaves qui ingéraient de la terre dans l'intention de se suicider. Voici le contexte d'oppression et de résistance dans lequel le Brésil construira son histoire. Les esclaves étaient corvéables à merci dans les plantations sucrières, l'exploitation des mines d'or, les plantations de café ou dans l'artisanat. Le musée produit ainsi un texte décrivant le soin avec lequel le propriétaire d'une plantation de café traitait ses esclaves, non par respect des droits de l'homme, mais avant tout pour préserver son investissement et son outil de travail. Les esclaves étaient en effet répertoriés au même titre que les outils et machines d'un moyen de production, en fonction de leur âge, leur sexe et leurs tâches. Et ces dernières étaient fort nombreuses (vente ambulante de produits dans la rue par les « negros de ganho » au profit de leur maitre, ou femme-domestique...) qui feront partie plus tard de ces valeurs contradictoires mentionnées dans la constitution brésilienne.

 

L'esclavage brésilien reliait aussi entre elles les religions des différentes ethnies d'Afrique. Et ces religions de servir à mettre de l'huile dans les rouages, comme, par exemple, la religion afro-brésilienne appelée Candomblé, la plus connue de toutes avec ses divinités des Yoruba, Bantou et Jeje. Ces religions afro-brésiliennes prenaient des noms différents selon l'endroit où elles étaient pratiquées et le style de rites alors observé. Dans le nord-Est du pays, il y avait le Tambor de Mina (Etat de Maranhao), le Xango (Pernambuco) et le Candomblé (Bahia). A Rio de Janeiro, à Sao Paulo et dans l'Etat sudiste du Rio Grande, on trouvait le Batuque. Les costumes exposés au musée servaient autrefois d'habits permettant aux esprits ancestraux (eguns), aux protecteurs de villages et aux gardiens des communautés de rester présents aux côtés des ethnies d'Afrique importées au Brésil. Ces religions qui apparaissaient souvent aux yeux des Européens comme une forme d’idolâtrie et de péché, étaient alors combattues en convertissant ces âmes d'esclaves au christianisme. Paradoxalement, la religion chrétienne offrira à ces êtres un espace social suffisant pour leur permettre de sauvegarder leurs cultures d'origine. Et ces esclaves de se servir des fêtes religieuses catholiques pour perpétuer leurs racines et leurs religions africaines. Le mur d’ex-voto (ci-dessus) devant lequel je m'arrête montre des morceaux de corps humains gravés dans le bois. On les trouve dans les salles de miracle des plus grands sanctuaires brésiliens (comme à Juazeiro do Padre Cicero, Bom Jesus da Lapa et Aparecida do Norte) en remerciement des vœux réalisés des pèlerins auprès des saints. Les Noirs s'approprieront enfin le catholicisme en devenant musiciens lors de la cérémonie de l'Espirito Santo, ou à l'occasion d'autres fêtes organisées par l'Eglise , destinées à la conversion des esclaves ou au développement de la fraternité entre personnes de même couleur (ND du Rosaire) ou de mêmes castes. Parfois, certaines fêtes religieuses d'origine européenne seront perpétuées grâce à la communauté noire comme par exemple Folias de Reis, les pastorales et autres actes de dévotion, sans oublier la fête Cavalhadas dont les costumes des chevaliers nous rappellent les combats entre les Chrétiens et les Maures.


 

Couper définitivement les liens ancestraux et familiaux de ces nouveaux venus africains était le meilleur moyen de dominer durablement cette nouvelle communauté. Pourtant, ces descendants d'esclaves seront mobilisés pour défendre le Brésil lors des attaques hollandaises ou durant la guerre contre le Paraguay (à laquelle ces Noirs participeront en tant que volontaires patriotes). Et cette population noire de s'imposer durablement entre les 16è et 19è siècles en devenant ingénieurs, hommes de loi, médecins et même politiques, ou en s'illustrant dans les domaines littéraire, artistique et sportif. Je découvre ainsi de grandes œuvres d'artistes afro-brésiliens dans la section consacrée à l'art du 20è siècle, parmi lesquels Rubem Valentim, Heitos dos Prazeres (qui peignit le magnifique tableau ci-dessus), Ronaldo Rego, Octavio Araujo, Manuel Messie, ou Benedito José Tobias (auteur des portraits ci-dessous)... En 2014, le même musée fêtera son dixième anniversaire et organisera l'exposition « O Negro no Futebol Brasileiro- A Arte os Artisas » (deuxième photo) à l'occasion de la tenue de la Coupe du monde de football Brésil 2014. Cet événement mettra en évidence les joueurs afro-descendants comme Pelé, Garrincha, Didi, Djalma Santos, Barboza, Zizinho et Jairzinho dans l'histoire nationale de ce sport, tout en soulignant l'importante qu'ils eurent dans la construction de l'identité brésilienne. On trouve ainsi des photos et des caricatures de certains joueurs qui composent les œuvres « Stadium » ainsi que les masques votifs du football des artistes béninois Aston et Kifouli, la sculpture de bijoux « Mundial Brasileiro » de l'artiste italien Joseph Pace, ou encore l'oeuvre « Diamante Negro-Inventor de Bicicleta », un spray acrylique sur toile de Speto, un artiste de graffitis brésilien. Quelle belle revanche sur le passé !


 

INFOS PRATIQUES :

 

  • Museo Afro Brazil, Portao 10, Avenida Pedro Alvarez Cabral, Parque Ibirapuera, Sao Paulo. Tél : 55 11 3320 8900. Entrée : 6 reales. Site internet : http://www.museuafrobrasil.org.br/



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