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Le Sarcophage d'Ahiram (Musée National de Beyrouth, Beyrouth, Liban)
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Dimanche 1er octobre 2017

 

Une courte escale à Beyrouth (Liban) m'offre cette fois de me rendre au Musée national de Beyrouth. L'idée de créer un tel musée prit forme en 1919 alors qu'un officier du rattachement français stationné sur place venait de découvrir un lot d'antiquités. Celles-ci seront d'abord exposées dans la salle d'un immeuble des Diaconesses allemandes, rue Georges Picot, un endroit qui fera figure de « musée » provisoire. Quatre ans plus tard, un comité fondateur entreprendra une première collecte de fonds en vue de construire un premier vrai musée, sur un terrain situé rue de Damas. Un projet sera alors présenté par les architectes Antoine Nahas et Pierre Leprince Ringuet, projet qui sera retenu par la commission d'examen de l'époque. Les travaux débuteront en 1930 et dureront sept années. L'inauguration officielle, elle, aura lieu le 27 mai 1942 en présence de Mr Alfred Naccache, le Président de la République du Liban.

Quelques années plus tôt, l'Emir Maurice Chïhab, conservateur du Musée de Beyrouth, avait annoncé que le Musée national regrouperait toutes les antiquités recueillies sur le sol libanais. Et les visiteurs du monde entier d'avoir pu admirer, jusqu'à la veille de la guerre du Liban, des objets allant de la Préhistoire au XIX ème siècle, résultat de trente ans de fouilles qui permirent la découverte de sarcophages, de bijoux, de mosaïques, de boiseries et d'armes... 1975 verra la fermeture du musée compte tenu de l'éclatement de la guerre et de la localisation bien particulière de l'institution : le musée se trouvait en effet sur la ligne de démarcation qui divisera Beyrouth en deux régions antagonistes pendant...17 années. La fermeture d'abord provisoire, dans l'attente d'un retour rapide au calme, deviendra bientôt définitive avec l'enlisement durable du conflit armé, une chose à laquelle les Libanais n'étaient pas préparés. Et le musée de se transformer bientôt en caserne, une fois la préservation des trésors mis en œuvre en les dissimulant dans les sous-sol ensuite murés. Quant aux superbes sols en mosaïque, ils seront recouverts de béton tandis que les œuvres les plus lourdes qui ne pouvaient être déplacées, elles seront protégées par des sacs de sable. Devant la situation désastreuse, il sera décidé de couler une couche protectrice de béton armé autour des sarcophages et des statues. Nous sommes alors en 1982. Neuf ans plus tard, en 1991, alors que le conflit prend fin, le moment est venu de faire les comptes et le constat s'avère désastreux : le bâtiment du musée est criblé de balles et d'impacts d'obus, le toit laisse passer l'eau et les fenêtres ont été arrachées. L'endroit ayant été investi par les miliciens, on retrouvera de nombreux graffitis sur les murs. Quant aux œuvres stockées à la va-vite, elles ont parfois souffert du manque d'aération durant toutes ces années. Une longue période de restauration s'ouvre alors en 1995 et durera cinq longues années : le bâtiment est d'abord refait et modernisé au passage (ascenseurs, climatisation...) avant de s'offrir à nouveau au public. Une véritable renaissance !


 

Je ne me suis jamais rendu au Musée national de Beyrouth. J'ai lu ici et là quelques commentaires souvent élogieux concernant cette institution qui peut être entièrement visitée en quelques heures seulement. Les collections sont nombreuses et classées par périodes : Préhistoire, Âge de bronze, Âge du fer, Périodes hellénistique, romaine et byzantine, Conquête arabe et période mamelouke. Je me concentrerai cette fois sur la période relatant l'âge de bronze, période annonçant la fin de l'ère préhistorique et l'avènement de la civilisation urbaine et l'apparition de l'écriture. Cette tranche d'histoire se divise en Bronze ancien, moyen et récent. A cette époque le Liban voit la mutation de ses villages en cités fortifiées dont la vocation commerciale et maritime commence bientôt à s'affirmer. Byblos (http://www.leglobeflyer.com/consulter-reportage.php?id=263&pays=) dont les relations avec l'Egypte remontent au IV ème millénaire , en constitue le premier fleuron. Et les citées du littoral de se retrouver au cœur des échanges effectués en Méditerranée orientale. Puis des liens s'établissent aussi avec le monde syro-mésopotamien et la Palestine, sans oublier des sites comme Arqa ou Loz.


 

Parmi les trésors du musée, se trouve le sarcophage d'Ahiram (en photo ci-dessus), qui date du début du premier millénaire avant J-C. Ce sarcophage fut destiné à recevoir la dépouille d'Ahiram, roi phénicien de Byblos. Il comporte une inscription qui constitue le plus ancien exemple de texte de taille significative rédigé à l'aide de l'alphabet phénicien. C'est Pierre Montet, égyptologue français, qui exhume le célèbre sarcophage en 1923, dans la Nécropole royale de Jebail (Byblos). Le sarcophage, depuis restauré par la Fondation Hariri, est intéressant pour deux raisons, d'abord grâce au décor qui orne ses côtés ses panneaux de bas-relief en font le principal document artistique de l'âge du fer en Phénicie, et ensuite l'inscription phénicienne qui est gravée sur un petit côté de la cuve d'une part, et sur le grand côté du couvercle d'autre part. Sans doute pillé depuis la haute Antiquité, le site de la tombe et le sarcophage étaient vides au moment de leur découverte. L'inscription sur le sarcophage d'Ahiram et le graffite du tombeau d'Ahiram utilisent pour la première fois 21 des 22 caractères de l'alphabet phénicien (seul manque le sade). Ces inscriptions forment ainsi le plus troublant exemple de l'alphabet phénicien et le prototype de tous les alphabets actuels. Le texte phénicien, qui débute sur le petit côté droit de la cuve et se poursuit sur le couvercle se lit de droite à gauche : (sur la cuve) Sarcophage qu'a fait Ithobaal, fils d'Ahiram, roi de Gobel, pour Ahiram, son père, comme sa demeure dans l'éternité. (sur le couvercle) Et si un roi parmi les rois, gouverneurs parmi les gouverneurs, dresse le camp contre Gobel et déplace ce sarcophage, le sceptre de son pouvoir sera brisé, le trône de sa royauté se renversera et la paix règnera sur Gobel. Quant à lui, sa mémoire sera effacée de la bouche de l'Au-delà. Cette dernière inscription, considérée comme un avertissement aux pilleurs de tombe, est toutefois comprise désormais comme un rituel d'initiation dont les détails nous échappent encore.


 

A l'époque où Ahiram est roi de Byblos, c'est à dire vers 1000 avant J-C, Byblos est une ville côtière de Phénicie. Cette Phénicie, divisée en plusieurs cités (Byblos, Sidon, Tyr, Arwad...), abrite les Phéniciens, peuple antique originaire des cités de Phénicle (l'actuel Liban) qui trouve ses racines dans les cultures de la façade méditerranéenne au Proche-Orient du deuxième millénaire avant J-C. Les Phéniciens sont alors d'audacieux marins et d'excellents marchands et artisans. Peu de textes écrits et peu de sites fouillés existent pourtant à leur sujet. Mais l'accomplissement de plus connu de la civilisation phénicienne reste pourtant la mise au point de l'alphabet phénicien, sans doute à l'origine des alphabets les plus répandus dans le monde antique (alphabet grec et araméen), même si cet alphabet ne fut pas le premier du genre. L'alphabet phénicien est un ancien abjad, un alphabet consonantique non pictographique, utilisé pour l'écriture des langues cananéennes et tout particulièrement le phénicien. Cet alphabet fut transmis par les marchands phéniciens dans le monde méditerranéen où il a évolué et fut assimilé par différentes cultures. Ses lettres, à l'origine incisées avec style, ont une forme anguleuse et droite, bien que des versions cursives aient été attestées au fil du temps. On l'écrit de droite à gauche, bien que certains textes soient écrits en Boustrophédon. En 2005, l'UNESCO enregistra l'alphabet phénicien sur le programme de la Mémoire du Monde en tant qu'héritage du Liban.

On ne connait pas le nom direct des lettres phéniciennes mais 22 graphèmes forment le corps de l'alphabet. Même si la forme des lettres est parfois idéalisée, il faut savoir que l'écriture phénicienne est en réalité plus brute et plus variable en apparence. Par ailleurs, on remarque également des variations significatives selon l'époque et la région. Historiquement, on pense que l'alphabet phénicien serait issu d'un modèle d'alphabet ayant servi à noter des idiomes protocananéens dans le Sinaï vers 1850 avant J-C. On possède peu d'informations sur cette écriture mais il pourrait s'agir d'une simplification de certains hiéroglyphes égyptiens. Certaines inscriptions courtes en protosinaïque ont été ici et là retrouvées à Canaan à la fin de l'âge du bronze mais l'écriture ayant été utilisée que rarement, ces exemples restent peu significatifs. Par contre, la plus ancienne inscription phénicienne reste l'épitaphe d'Ahiram sur le sarcophage qui nous intéresse aujourd'hui. L'adaptation phénicienne de l'alphabet rencontrera un immense succès et des variantes seront utilisées tout autour de la Méditerranée dès le IX ème siècle avant J-C. Ces variantes donneront naissance aux écritures grecque, étrusque, anatolienne et paléo-hispanique. Un phénomène somme toute normal car le phénicien est la première écriture largement répandue où chaque son est représenté par un symbole (d'où le contraste avec le système cunéiforme ou hiéroglyphes égyptiens). Profitant de leur culture commerciale maritime, les marchands phéniciens diffuseront donc leur alphabet en Afrique du Nord et en Europe, un alphabet qui produira des effets à long terme sur la structure sociale des civilisations qui entreront en contact avec lui. Sa facilité d'apprentissage bouleversera en effet le statut des écritures plus anciennes. Et l'apparition du phénicien de détruire certaines divisions de classes.


 

Revenons au sarcophage d'Ahiram : celui-ci est un coffre en calcaire. Sa cuve rectangulaire est surmontée d'un couvercle bombé et repose sur quatre figures de lion accroupis (ci-dessous). Ses parois latérales sont quant à elles décorées de plusieurs scènes. Ainsi, sur les deux côtés les plus longs, sont représentés deux cortèges. Le premier met en scène un roi assis sur un trône gravé en sphinx ailés. Devant lui se dresse une table vers laquelle s'avancent des porteurs et de nombreuses autres personnes chargées d'offrandes. Le second cortège, lui, décrit une procession funéraire. Les deux côtés les plus petits sont ornés de figures féminines en deuil, tandis que deux personnages portant des fleurs de lotus sont représentés sur le couvercle. Deux personnages masculins qui se font face, des lions assis entre eux, sont aussi visibles. Le dessin des personnages, du trône et de la table évoque une forte influence assyrienne.


 

INFOS PRATIQUES :

 

  • Musée national de Beyrouth, Museum Street, Beyrouth (Liban). Tél : +961 1 426 703 extension 123. Ouvert du mardi au dimanche de 9h00 à 17h00. Entrée : 5000 livres libanaises (1000 livres pour les étudiants). Site internet : https://www.beirutnationalmuseum.com/
  • Le musée peut vous prêter une tablette en échange d'une simple pièce d'identité. Une application National Museum of Beirut (téléchargeable sur GooglePLay et ITunes) vous permet de visiter également ce musée (en utilisant un QR code) en arabe, anglais et français.

  • Dans l'entrée du bâtiment , à gauche se trouve la boutique du musée.







 



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