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Les Porteurs de gamelles de Bombay (Maharashtra, Inde)
Heure locale

 

Samedi 18 juin 2011


 

De retour à Bombay, je m'étais promis de rendre visite à ces drôles de porteurs de gamelles qu'on appelle ici les dabbawalas. Ces hommes ont la lourde tâche de livrer chaque matin le repas de midi à des milliers de salariés de la capitale indienne. Issus des milieux pauvres, les dabbawalas ont gagné le respect par leur travail: Solidarité, foi et sens du devoir sont leur ligne de conduite. Pour eux, servir l'homme est servir Dieu et livrer la nourriture relève d'un acte spirituel. Les Dabbawalas sont cependant tous issus d'une même caste elle-même originaire de la ville de Pûne (à 150 km au sud-est de Mumbai). Cette ville est la deuxième ville de l'état de Maharashtra avec 3,75 millions d'habitants. Et les dabbawalas aiment conserver des liens forts avec leur ville ou les villages dont ils sont issus. Là réside le poids des traditions. Et nombreux sont ceux qui retournent une fois par mois dans leur contrée pour s'y détendre et rencontrer leurs proches.

Les Dabbawalas sont désormais incontournables dans le paysage de la capitale. Pour une modeste somme (6 à 8€ par mois), ils offrent un service de livraison des repas fiable, bon marché ( c'est ce qui fait sa force!) , indispensable et unique au monde à des milliers de travailleurs issus des classes moyennes. Les dabbawalas sont reconnaissables à leur tenue blanche et à la toque blanche qu'ils portent sur la tête ( on surnomme cette coiffure la topigandhi en hommage à Gandhi qui l'avait popularisée).Ce système remonte à l'époque coloniale. Tout débuta en 1880 avec l'apparition des Dabbawalas (dabba signifie gamelle). Au départ, ils n'étaient qu'une centaine pour livrer les repas. Aujourd'hui, on en compte 5000, affiliés ou pas à des confréries , mais tous parrainés par un collègue. La première union de dabbawalas date de 1930. Puis en 1956 est créée l'association charitable des dabbawalas qui donne naissance à la Nutan Mumbai Tiffin Box Suppliers Trust ( voir infos pratiques).

Puis, en 1968, est créée la Mumbai Tiffin Box Supplier's Association.

Aujourd'hui, cette profession est devenue de plus en plus médiatisée. Pourquoi? Parce qu'on se demande comment des hommes si pauvres , sans éducation et analphabètes pour la plupart, ne disposant pas des moyens technologiques ( seul un dabbawala sur 10 possède un téléphone portable!) mais uniquement de leur volonté de travailler et de réussir, parviennent à livrer quotidiennement 200 000 gamelles à 12h30 précises! Le système de fonctionnement des dabbawalas est enseigné dans les écoles de commerce indiennes et les Occidentaux s'intéressent désormais à ce type d'organisation qui frôle la perfection avec seulement une gamelle perdue sur....16 millions! Chaque gamelle parcourra ainsi jusqu'à 70 kilomètres , à pied, en train et à vélo, avant d'arriver à son destinataire. Elle passera de main en main , d'un premier dabbawala (celui qui passe prendre la gamelle au domicile de la famille qui a confectionné le repas) aux autres dabbawalas qui achemineront la gamelle avec des milliers d'autres, par train, avant de les trier par destinations, de les répartir par secteurs pour enfin les livrer au bon immeuble et au bon étage. Tout est question d'organisation, me direz-vous. Eh bien justement, parlons-en! Sur chaque gamelle figure un code à quatre caractères: Le premier caractère est une lettre qui représente le lieu de provenance de la gamelle, le deuxième est un chiffre qui représente le groupe de dabbawalas chargé de livrer la gamelle, le troisième caractère est une lettre représentant l'immeuble et la quatrième caractère est un chiffre représentant l'étage où doit être livré le repas. Les couleurs interviennent aussi dans le code utilisé. Les gamelles convergent toutes par train en direction de la capitale et arrivent toutes à la gare de Church Gate. Là, elles sont triées d'abord par gares d'arrivée puis par quartiers. Cinq étapes sont franchies par les boites avant d 'être livrées aux destinataires. Le soir, à 17 heures, les gamelles sont rendues à leurs propriétaires.

A 8h00 chaque matin, les repas sont préparés dans les familles indiennes, tandis que les membres de la famille sont déjà partis travailler à Bombay ( la ville à la plus forte densité de population au monde) le plus souvent à bord de trains bondés (aux heures de pointe, des trains abordent les quais de Bombay toutes les deux minutes déversant quotidiennement six millions de passagers), ce qui ne facilite pas le transport de son propre repas. Et puis, plus besoin de cuisiner soi-même, d'où un gain de temps, surtout pour les femmes indiennes qui s'investissent de plus en plus souvent dans des carrières professionnelles. Voilà déjà une préoccupation de moins! Ensuite, les habitants de l'Inde appartiennent à des groupes , des ethnies, des castes différentes, qui se nourrissent toutes différemment. D'où l'intérêt pour ces personnes de pouvoir se faire livrer sur place leur repas préparé avec soin et amour par leur propre famille: Une garantie de fraicheur et de respect des traditions culinaires. Depuis quelques années, des enseignes internationales (MacDonald entre autre) tentent pourtant de s'attirer les faveurs de la clientèle indienne, mais celle-ci a jusqu'à présent préféré la cuisine familiale. Comme on les comprend!

Il faut environ une heure au dabbawala pour collecter une trentaine de gamelles ( la dabba est souvent déposée à la porte de la maison). Il lui faudra être ponctuel car tout manquement du dabbawala donnera lieu au paiement d'une amende. On ne plaisante pas avec la qualité de service. Ici, la satisfaction du client est prioritaire. Mais le client doit, lui aussi, faire preuve de sérieux: Celui qui s'avisera de faire attendre le dabbawala plus de trois fois consécutives sera rayé de la liste des clients. Les gamelles voyageront ainsi pendant une heure par train avant d'arriver à Bombay à 10 heures, sur les quais de Church Gate. Le train est un moyen de transport vital pour les dabbawalas ( les Indiens le surnomment la ligne de vie et les dabbawalas, la ligne alimentaire). Là, d'autres dabbawalas trient les boites , par groupes de 3 à 5 personnes placés sous l'autorité d'un chef de groupe. Une fois triées, les dabbas sont prises en charge par d'autres dabbawalas qui vont les livrer dans chaque quartier puis dans chaque rue. Chaque dabbawala prend son travail très au sérieux car il se sent redevable vis à vis de son client. Pour lui, livrer de la nourriture apporte un bon kharma. Et s'il arrive qu'une maman oublie la gamelle de son enfant ( les dabbawalas livrent aussi les repas aux écoliers!) , le dabbawala offrira au gamin de quoi se restaurer comme ses autres camarades. Au final, il aura fallu à ladite gamelle 2h30 de voyage de son point de départ à sa destination finale.

Comment cette profession est-elle organisée? Les dabbawalas sont indépendants mais se rassemblent ausein de coopératives ( chaque coopérative est de taille humaine, rassemblant 20 à 30 personnes). La coopérative définit les règles de travail des dabbawalas, fixe les prix de livraison, organise les jours de congés annuels des dabbawalas lors d'une réunion chaque année et inflige les amendes aux dabbawalas qui failliraient à leurs tâches.Le patron de la coopérative joue le rôle de médiateur en cas de conflit. Les gains sont partagés entre tous les dabbawalas ( le salaire mensuel est d'environ 100€ , trois fois plus élevé que celui d'un ouvrier du bâtiment). Il suffit à un dabbawala de s'acquitter d'une cotisation mensuelle de 0,30€ pour devenir membre de la coopérative. En échange, le dabbawala bénéficie d'une compensation financière en cas de maladie. Il peut aussi emprunter de l'argent auprès de la banque de sa coopérative.

Il y a un endroit qui compte pour les dabbawala. C'est Alandi , une ville située à 25 kilomètres à l'est de Pûne, sur les rives du fleuve sacré Indrayani, à la fois symbole de vie et de purification spirituelle. Ces hommes aiment se rendre au pélerinage d'Alandi afin de rendre hommage au saint patron, Dnyaneshwar, où un temple a été érigé en son honneur. 500 000 pélerins se rendent chaque année à Alandi pour se recueillir mais aussi pour partager un moment , ou un repas convivial entre dabbawalas. Alandi sera ainsi durant quatre jours le lieu où les dabbawalas se retrouveront ensemble. Leurassociation a même acheté une maison sur place qui sert de lieu d'hébergment.

Ainsi va la vie de ces hommes , symboles de réussite par le travail, de ténacité et de courage, devenus aujourd'hui l'emblème de Bombay. Et qui ont compris tout le sens du métier de service.


 

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