Revoir le globe
Top


Tokaïdo, la Route de la Mer de l'Est- Numazu et Hara (Préfecture de Shizuoka, Japon)
30 images disponibles
Heure locale


Vendredi 27 février 2014

 

Mon périple me conduit aujourd'hui à Numazu, une ville de la préfecture de Shizuoka qui ne se trouve pas très loin du Mont Fuji. L'endroit est réputé pour ses printemps habituellement chauds mais je ne tenterais pas de sortir dehors en chemisette par le temps qu'il fait. Il est vrai que nous ne sommes qu'en février. Le lieu est connu pour abriter, depuis l'ère Meiji, une villa de la famille impériale japonaise (qui la posséda jusqu'en 1969). L'empereur Meiji (122è du nom et connu sous son nom personnel Mutsuhito), l'empereur Taisho (123è empereur, sous le nom de Yoshihito, qui régnera jusqu'à sa mort, en 1926), l'empereur Showa (124è empereur du nom connu sous le nom de Hirohito, qui régnera jusqu'en 1989) et leurs familles occuperont tour à tour cette villa. Je décide de m'y rendre bien que l'entreprise ne soit pas aisée : installé à deux minutes de la gare JR, il me faudra prendre l'autobus pour atteindre, vingt minutes plus tard, un grand parc qui fut créé en 1893. Là se dresse encore la villa ouverte au public. Ce parc est devenu un mémorial depuis 1970 et m'offre d'apercevoir jonquilles et pruniers en fleurs en cette fin février (les pruniers fleurissent normalement en février au Japon). La visite de la villa me permettra de plonger quelques instants dans ce qui était la vie de l'empereur et de sa famille lorsqu'il descendait jadis ici, à deux pas de la mer. La grande maison, bâtie sur un seul niveau, nécessitera d'importants travaux de rénovation à l'occasion du centième anniversaire de sa construction, en 1993. Je me déchausse préalablement avant de pénétrer dans les lieux puis chemine en suivant le parcours fléché. J'apprends que la partie ouest de la demeure fut érigée par le Prince couronné et son frère, le Prince Chichibu. La construction subira les bombardements américains de 1945 et devra être reconstruite. C'est cette partie qui accueillait les appartements impériaux. Objets et photos meublent de temps à autre les différentes pièces d'origine où vécurent les différentes familles impériales. Le style est sobre, comme toujours au Japon. Je découvre la cuisine, vaste et très lumineuse, où étaient préparés les repas princiers. Une pièce était aussi réservée à la prière. Cette pièce, surnommée Togu Daibushitsu, durant l'ère Taisho, connaissait un autre usage. Ce n'est que plus tard que l'empereur viendra y prier quotidiennement les ancêtres. On y trouve aujourd'hui des albums photos et des objets datant de la période Showa. A côté, l'empereur Taisho disposait d'un bureau (qui sera plus tard transformé en desserte pour la vaisselle et les plats, pour la salle à manger voisine)(en photo ci-dessous). Cette salle à manger fera préalablement fonction de salle de réception officielle. Son mobilier a été récemment restauré. La pièce adjacente est l'actuelle salle de réception sur le sol de laquelle il était coutume de poser les tapis directement à même les tatamis. La partie haute des murs est recouvert d'un papier mural appelé Maniaishi. Ce papier a cela d'exceptionnel qu'il a été fait main, à base d'une fibre végétale surnommée Ganpi, elle même mélangée à une pâte à base de pierre. Le papier devient ainsi résistant au feu, à la décoloration et à la vermine. Là encore, le mobilier impérial a récemment bénéficié d'une restauration. Je passe devant les chambres qui ne sont plus meublées, jusqu'à atteindre la salle de billard (deuxième photo). Cette dernière ne sera rajoutée aux appartements qu'en 1925, c'est à dire un an avant la disparition de l'empereur Taisho. Lors de la restauration de l'endroit, table de billard, chaises et accessoires furent reproduits d'après le style de l'époque. La salle de bain, elle, ne contenait pas de baignoire, et est de style identique à celle du Katsura Rikyu de Kyoto. C'est une servante qui versait lentement l'eau sur le corps de l'empereur très légèrement vêtu. Ce type de salle de bain était rarissime. L'empereur disposait par contre de deux types de lieux d'aisance : la toilette japonaise traditionnelle et la toilette de style occidental.


 

Douzième station du Tokaïdo, Numazu était la plus à l'est des shukuba de la Province de Suruga, mais aussi la ville-château du daïmio du Domaine de Numazu. Ce domaine féodal sera offert en 1601 à Okubo Tadasuke, du clan Okubo, alors serviteur de classe (au revenu annuel de 5000 koku) par le shogun Tokugawa Ieyasu, en récompense de ses bons services lors de la bataille de Sekigahara, un an plus tôt. C'est lui qui stoppera l'avance des forces de Toyotomi sous le commandement du célèbre Sanada Yukimura (samouraï et stratège japonais). Okubo Tadasuke deviendra aussi le premier daïmio de ce domaine de 40000 koku de revenus annuels, jusqu'à sa mort en 1671. Le domaine tombe alors sous la tutelle du clan Mizuno lorsqu'en 1777, Mizuno Tadatomo, fonctionnaire du shogunat Tokugawa se le voit confier. Trois ans plus tard, le château est reconstruit et le daïmio voit ses revenus augmenter .Le second daïmio de Numazu, Mizuno Tadaakira, lui aussi, proche du shogunat Tokugawa, verra à ce titre ses revenus augmenter régulièrement de 1821 à 1829. Le sixième daïmio, Mizuno Tadahiro, sera également un proche confident du tairo (haut membre du gouvernement shogunal) Naosuke Li. L'histoire aurait pu continuer ainsi, favorable au clan Mizuno, sauf que Tadanori Mizuno, 8è (et dernier) daïmio en titre se rangera du côté du nouveau gouvernement Meiji lors de la guerre de Boshin. Son domaine s'en trouvera plus tard aboli et verra la création du domaine de Shizuoka.

L'estampe d'Ando Hiroshige (ci-dessous)montre ici des voyageurs en train de marcher le long de la berge plantée d'arbres d'une rivière se dirigeant vers Numazu, sous une énorme pleine lune, dans un ciel d'un bleu profond. L'un d'entre aux est revêtu de l'habit blanc du pèlerin et porte un grand masque Tengu dans le dos, indiquant que sa destination finale est le célèbre sanctuaire shinto Kotohira-gu, à Shikoku. Pour rappel, les Tengu sont des types de créatures légendaires de la religion populaire japonaise, considérées comme des dieux Shinto ou comme des yokai (fant^ôme, apparition étrange). Les plus anciens d'entre eux sont représentés avec des becs, mais le trait a souvent été humanisé en lui attribuant un nez curieusement long, un peu comme Pinocchio. L'imaginaire populaire prend souvent ce nez comme référence. Le Bouddhisme a longtemps considéré que ces Tengu étaient des démons perturbateurs et des annonciateurs de guerres. Par al suite, leur image s'adoucit quelque peu et sont vus comme des protecteurs. On les associe à la pratique ascète du Shugendo (développement de pouvoirs spirituels par la pratique vertueuse de l'ascèse) et on les représente dans le costume distinctif des disciples yamabushi (ascètes montagnards et guerriers dans le Japon médiéval).


 

Je file désormais en train à Hara, à deux stations de Numazu. Du côté de la petite gare, se dresse le temple Shoinji, bâti par le fameux moine Hakuin Zenji. Ce personnage fut l'une des figures les plus influentes du bouddhisme zen japonais. C'est lui qui transformera l'école de Rinzai (l'une des trois écoles du bouddhisme zen japonais avec Soto et Obaku), qui était alors une tradition sur le déclin sans véritable pratique, en une tradition centrée sur une méditation acharnée et la pratique des koan (courtes phrases, brèves anecdotes absurdes, énigmatiques ou paradoxales sans logique ordinaire). Né dans le petit village de Hara, en 1686, d'une mère fervente bouddhiste Nichiren, Hakuin subit sans doute l'influence directe de sa famille qui le décidera à devenir moine bouddhiste. Enfant, il écoutera un jour attentivement le discours d'un moine Nichiren au sujet des Huit Enfers Brûlants, au point d'être si impressionné qu'il choisira de devenir moine afin de se préserver de cet enfer si terrifiant.

A 15 ans, il entre dans les ordres et est ordonné au temple local, Shoin-ji (du nom du maitre du temple), puis au temple Daisho-ji où il servira en tant que novice quatre années durant. Il y étudiera les textes bouddhistes et lira le Sutra du Lotus, souvent considéré comme le plus important des sutras bouddhistes. A 19 ans, il se penchera sur l'histoire du maitre zen chinois Yen Tou, qui lui fera découvrir que, sur cette terre, même un moine pouvait mourir de mort violente. L'Enfer était-il à ce point incontournable ? Du coup, il renoncera à devenir un moine érudit. Et c'est en piochant par hasard un recueil d'histoires Zen de la dynastie des Ming dans une pile de livres trainant dans la cour d'un temple qu'Hakuin dédiera sa vie à la pratique du Zen, concept plus convaincant. C'est au temple Eigan-ji qu'il connaitra sa première expérience de la révélation : il s'enfermera, sept jours durant à l'intérieur du temple, jusqu'à atteindre un état d'éveil intense en entendant la cloche sonner. Mais, n'ayant convaincu que lui-même cette fois, il reprit sa route, puis rencontrera le professeur Shoju, qui deviendra son mentor spirituel. Shoju, sera extrêmement exigeant avec son élève pour lui faire atteindre le satori (l'éveil). Et Hakuin, d'errer à nouveau après huit mois d'études mais conservant à jamais le souvenir de cet homme qu'il considérera à jamais comme son premier maitre. Il reviendra au temple Shoin-ji à 31 ans, dont il deviendra le moine. Il connaitra la révélation dix ans plus tard, alors qu'il était plongé dans le Sutra du Lotus. Ce moment marquera une fois pour toutes la vie d'Hahuin. Son illumination finalement atteinte, il consacrera le reste de sa vie à aider ses semblables pour atteindre l'éveil. Les quarante années suivantes, il enseignera au temple Shoin-ji, écrivant et donnant des sermons. Sa renommée se propagera alors rapidement et des étudiants en Zen vinrent bientôt de toutes les contrées du pays, désireux d'étudier sous sa tutelle. C'est une communauté entière de moines qui s'installera bientôt à Hara et dans la région. Quatre-vingt d'entre eux seront autorisés à enseigner le Zen Hakuin. A 75 ans, Hakuin fera du temple Ryutaku de Mishima un centre de formation. Le 11 décembre 1768, le célèbre moine mourra à l'âge de 84 ans, à Hara, son village natal, bouclant ainsi le parcours d'une existence bien remplie.


 

Hara était la treizième station de la route de la mer de l'est. Jadis petit village, il sera plus tard administrativement intégré à la ville de Numazu. Situé entre Numazu et Yoshiwara, cette petite shukuba était nichée sur la côte de la baie de Suruga (baie située entre le cap Omae et la péninsule d'Izu).L'estampe ci-dessous représente deux voyageuses passant au pied d'un gigantesque Mont Fuji enneigé. Les femmes sont accompagnées par un serviteur qui porte leurs bagages. Depuis Edo, Hiroshige avait eu le loisir d'admirer de loin le mont mythique, mais Hara offre un bien meilleur point de vue. Devant lui s'élèvent alors les montagnes Awata et Ashigara, mais aussi la chaine d'Aitaka. Le peintre donne au Mont Fuji toute sa puissance et la hauteur du sommet avec précision, en se servant de la perspective des personnages du premier plan. En arrière-plan, se trouvent le Mont Fuji et les sommets sombres l'entourant. On remarquera que le sommet du Mont Fuji sort du cadre, chose inhabituelle. Dans la plaine, au milieu des joncs, apparaissent deux hérons. L'une des deux femmes tient une pipe, tandis que le motif du kimono de l'homme portant les bagages des deux voyageuses est inspiré par les deux premiers caractères du nom de Hiroshige. Souci du détail.


 

 

INFOS PRATIQUES :


  • Parc mémorial et ancienne Villa impériale de Numazu, à Numazu. Tèl:055. 931 0005. Ouvert de 9h00 à 16h30. Entrée : 400 yens. Pour vous y rendre, emprunter l'autobus à l'arrêt N°7 de la station de bus de la gare JR de Numazu (sortie sud), puis descendre à l'arrêt Goyotei Mae (290 yens). Site internet : http://www.numazu-goyotei.com/

  • Site officiel de la ville de Numazu : http://www.city.numazu.shizuoka.jp/

  • Temple Shoin-ji 128, à Hara. A 10 minutes de marche, en prenant à droite à la sortie de la gare JR. Entrée libre.










Retour aux reportages par pays