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Exposition "Chrétiens d'Orient, 2000 ans d'histoire" (Institut du Monde Arabe, Paris, France)
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Lundi 16 octobre 2017

 

C'est bien en Palestine que les Evangiles situent la prédication du Christ et c'est entre la Méditerranée et l'Euphrate, le long du Nil, sur les rives du Bosphore, que s'est développée et implantée la nouvelle religion avant qu'elle ne se répande. Qu'on se le dise, les chrétiens du Proche et du Moyen-Orient ne sont pas les traces résiduelles d'un passé caduc mais les parties prenantes d'un monde arabe à la construction duquel ils contribuèrent largement. C'est leur histoire, en tant que composante à part entière des pays auxquels ils appartiennent (Egypte, Syrie, Irak, Liban, Jordanie et Palestine) que l'Institut du monde arabe se propose de raconter à travers l'exposition « Chrétiens d'Orient, 2000 ans d'histoire ».

Cette exposition nous invite à une plongée dans l'histoire des communautés chrétiennes du Proche et du Moyen-Orient, populations qui vivent dans un espace allant de la Turquie à l'Iran, tout en s'intéressant aux chrétiens d'Orient (expression apparue au XIX ème siècle) implantés en « Terre Sainte ». Présenter les chrétiens d'Orient permet d'appréhender leur histoire et leur diversité, tout en prenant conscience du rôle majeur que ces communautés jouèrent dans le développement politique, culturelle, intellectuel et religieux de leur zone géographique d'influence. Cet espace, tour à tour romain, byzantin, musulman, ottoman, avant de connaître les mouvements nationalistes arabes, est aujourd'hui au centre des préoccupations.

 

Le parcours de l'exposition débute sur un préambule qui introduit les grands concepts de cet événement et sa géographie. Et de découvrir dans une même vitrine six chefs-d'oeuvre du christianisme oriental produits au Liban, en Jordanie, en Palestine, en Syrie, en Irak et en Egypte. Ces œuvres sont de différentes natures, de communautés variées et de liturgie différentes, et témoignent d'une même communauté de destin. On peut y admirer entre autres le délicat fragment de soierie de l'annonciation, des collections du Vatican datant du VIII-IXè siècle, issu probablement de manufacture syriaque en Syrie, ou une mosaïque jordanienne représentant l'église Saint Jean-Baptiste à Alexandrie. Sur place, une carte dynamique illustre l'espace de la prédication du Christ puis son évangélisation, témoignant ainsi de la naissance du Christianisme en Orient.

La première salle est précisément consacrée à cette naissance du Christianisme et à son développement. Les Evangiles situent la prédication du Christ en Palestine et la religion nouvelle de s'implanter sur les rives du Bosphore avant de se répandre. Le christianisme va s'établir sur les pas du Christ et de ses Apôtres de Jérusalem à Éphèse, en passant par Antioche, Alexandrie et Damas, avant de voir cette bonne nouvelle gagner l'Arabie du Nord, puis Rome, mais également l'Ethiopie et le royaume d'Arménie, jusqu'à s'étendre plus loin vers l'Est, dans l'Empire parthe et le long du Tigre et de l'Euphrate. Jusqu'au III ème siècle, les chrétiens seront déjà très nombreux dans l'Empire romain au point de souffrir de persécutions récurrentes. Les fidèles seront alors contraints de s'organiser dans l'intimité avant de célébrer leur nouvelle religion dans des maisons dédiées. Et les chrétiens de bientôt se réunir à Doura-Europos (Syrie), dans leurs premiers lieux de culte, comme en atteste cette fresque ci-dessous représentant la guérison du paralytique. D'autres pièces sont exposées, dont des pendentifs, des amulettes et des croix provenant d'Egypte et du Liban, et bien sûr, les Evangiles de Rabulla, célèbre manuscrit enluminé syriaque du VI ème siècle et chef-d'oeuvre exceptionnel.

 

Avec l'Edit de Milan de 313, qui accorde la liberté de culte à toutes les religions, l'Empire romain se couvre bientôt d'églises. L'Empereur Constantin lui-même ordonne la construction d'églises sur les différents sites commémorant la vie de Jésus-Christ, comme la basilique du Saint-Sépulcre, la basilique d'Eleona à Jérusalem ou celle de la Nativité à Bethléem. Ces basiliques illustrant le lien entre le pouvoir royal et la nouvelle religion vont se développer dans tout l'Empire et les fidèles vont s'y rassembler pour entre autres, y célébrer l'eucharistie. La scénographie de l'exposition suggère cette nouvelle architecture avec l'utilisation de cylindres lumineux. Le visiteur est aussi invité à se recueillir pour découvrir les trésors liturgiques témoignant de l'orfèvrerie de luxe dans la région : vases, plats, lampes de suspensions, moules à hostie, encensoirs et calices (ci-dessous).


 

L'exposition aborde ensuite les conciles et l'origine des églises orientales : en réaction à Byzance, des querelles théologiques apparaissent, querelles d'où naitront des églises orientales. Après le concile de Nicée en 325, puis celui de Constantinople en 351, deux autres conciles importants se tiennent à Éphèse (en 431) et à Chalcédoine (en 451). Une question fondamentale se pose alors, celle de la nature du Christ. Est-il divin ou humain ? De nombreuses divergences apparaitront et donneront alors naissance à différentes églises, comme l'Eglise nestorienne, les Eglises monophysites copte, syriaque, arménienne et éthiopienne.

Et le parcours de nous conduire au monachisme et aux pèlerinages : le monachisme naitra en Egypte au III ème siècle avec les « Pères du désert », avant de se développer en Palestine, en Syrie, en Mésopotamie et dans la péninsule arabique. Des hommes pieux comme Pacôme et Antoine se retireront du monde pour s'isoler dans le désert, à la quête de la solitude et de la pauvreté. Et de fonder des communautés répondant à des règles strictes et permettant l'introduction du christianisme dans les endroits les plus reculés du territoire. Deux magnifiques icônes provenant du monastère de Baouit (Egypte) représentent un moine (en photo ci-dessous) et le frère Marc et incarnent la piété de ces hommes.


 

La seconde partie de l'exposition est consacrée aux église orientales après la conquête arabe (VII-XIV ème siècle) : à partir du VII ème, les Arabes conquièrent d'immenses territoires sur lesquels ils installent des califats qui morcellent de plus en plus un espace jusqu'alors unifié sous l'Empire romain. La religion musulmane y est instaurée comme religion d'Etat. Mais, une fois la conquête achevée, les populations, en grande majorité chrétiennes, peuvent conserver leur religion, leurs lieux de culte, leurs biens, leurs institutions et leurs activités économiques. Malgré leur statut de dhimmis (protégés) et de la diminution progressive de leur population, les chrétiens continuent à occuper une place majeure dans l'administration, la vie intellectuelle, sociale et culturelle des califats successifs, principautés et royaumes musulmans. Et les Eglises chrétiennes de poursuivre leur développement sous la domination islamique à travers une importante activité missionnaire, la fondation de nombreux monastères et des productions littéraire et artistique.

A ce stade, le visiteur est invité à comprendre la place de l'image dans cette religion : la question de la querelle des images et de la représentation du divin se posera d'ailleurs à partir de 726. Dès 787, date du concile de Nicée, les églises se couvriront d'images en développant des styles propres. Les icônes coptes ou les panneaux de bois peints de l'église de la Muallaqa (Au Caire, Egypte) témoignent ici de la grandeur du christianisme. C'est à cette même époque qu'apparait l'iconostase, cette cloison de pierre ou de bois revêtue d'icônes, qui sépare l'espace sacré (sanctuaire où se déroule l'adoration des offrandes) de l'espace profane où se tiennent les fidèles. Dès le XIII ème siècle, les églises (dont les églises libanaises) s'ornent de fresques, comme celle de Beyrouth qui illustre la Vierge. Deux flabellum (ci-dessous en photo) avec, en leurs centres, la Vierge et l'Enfant, incarnent également l'implantation de ces images liturgiques dans le mobilier et le décor des églises.


 

Au cours des siècles suivant la conquête arabe, les populations autochtones en majorité chrétienne vont peu à peu adopter la langue arabe et l'intégrer dans la liturgie et le décor des églises. Cette arabisation débute à Bagdad, où l'on traduit la Bible en arabe depuis le IX ème siècle. Et cette langue d'être rapidement utilisée dans la vie liturgique au point de prendre le pas sur les langues traditionnelles, notamment la langue copte, le grec et le syriaque. L'exposition présente un espace circulaire magnifié dédié à ces langues liturgiques. On y présente des manuscrits rares en copte, syriaque, grec et arabe, et un dispositif sonore permet de découvrir l'hymnologie (ensemble des hymnes d'un rite) et les langues des offices du christianisme oriental.

Des influences, des emprunts et des échanges culturels et artistiques vont avoir lieu entre les civilisation chrétienne et musulmane : en Egypte, les chrétiens pourront ainsi investir le nouveau pouvoir et occuper des postes stratégiques. Ces mêmes chrétiens s'illustreront comme médecins ou savants dans la Bagdad abbasside, contribuant au mouvement de traduction du grec en arabe. Et les artisans et artistes chrétiens et musulmans de participer aux développements iconographique et stylistique d'objets du quotidien ou de la liturgie, à force de se côtoyer. En témoigne cette bouteille décorée ci-dessous, en provenance de Syrie et représentant des scènes de la vie monastique.


 

Du X ème au XIII ème siècle, la « Terre Sainte » va devenir un lieu d'affrontements entre chrétiens et musulmans. Et les chrétiens d'Orient de se retrouver les principales victimes de ces évènements. En Syrie et en Irak, le recul du christianisme s'est accentué à partir du X ème siècle. La même chose se produira en Egypte dès le XIV ème siècle, avec son lot d'émeutes et de conversions plus ou moins forcées, sans parler de la marginalisation de la communauté copte. Une fois au contact des cultures orientales, syriaque, grecque et arabe, les croisés intégreront à leurs propres traditions des éléments qu'il y auront recueillis. De nombreux échanges artistiques et culturels verront alors le jour, tout particulièrement dans l'architecture et la littérature. De la même façon, les artistes orientaux utiliseront le style croisé dans l'iconographie locale.

La troisième partie de l'exposition aborde quant à elle les Eglises orientales entre Orient et Occident (XV-XX ème siècle). C'est la conquête ottomane, au XV ème siècle, qui fera entrer les chrétiens de Mésopotamie, de Syrie et d'Egypte dans l'Empire ottoman. Les chrétiens profitent alors de l'unification de la Méditerranée sous ce pouvoir ottoman, avec une augmentation des pèlerinages et l'organisation d'échanges commerciaux entre melkites, maronites et Arméniens depuis l'Egypte et en direction des ports européens. L'Empire ottoman, de son côté, développe de nouvelles alliances diplomatiques et commerciales. Quant au système dit des « capitulations », il permet l'ouverture de l'espace marchand en Méditerranée tout en réglementant les rapports et les interventions des différentes puissances européennes, dont les populations chrétiennes de l'Empire ottoman. L'exposition invite le visiteur à admirer plusieurs firmans d'époque, comme celui permettant aux Franciscains de rebâtir le Saint-Sépulcre.

Les ambitions internationales de l'Empire ottoman autoriseront les relations intellectuelles, diplomatiques et économiques entre l'Orient et l'Occident. L'Europe commence alors à se pencher sur l'apprentissage des langues orientales et à accueillir des chrétiens pour enseigner l'arabe dans des chaires universitaires nouvellement créées. Dès le XVI ème siècle, les imprimeurs français et italiens trouvent des solutions pour restituer la typographie arabe (ci-dessous). Sur place, le visiteur peut ainsi admirer manuscrits, bibles, poinçons et plaques de cuivre sur lesquelles sont inscrits différents alphabets. Il pourra aussi manipuler sur place une borne multimédia inédite créée par la Bibliothèque nationale de France, et accéder à des centaines de documents numérisés et conservés dans des bibliothèques d'Orient.

Grâce au système des capitulations, des chrétiens latins vont s'implanter durablement dans l'Empire ottoman en s'appuyant sur les chrétiens autochtones pour jouer les intermédiaires. Ces mêmes commerçants et artisans s'installeront dans les grands ports de la Méditerranée comme Venise ou Marseille. Cette implantation sera facilitée par la présence dès le X ème siècle de colonies arméniennes et maronites. De grandes familles de commerçants ouvriront ainsi des comptoirs dans l'espace ottoman tout en développant des relations commerciales avec l'Europe et le reste du monde. Et la soie du Mont-Liban de devenir l'un des principaux produits d'exportation de la région contrôlée par l'émir druze Fakhr al-Dîn à partir du XVI ème siècle.


 

A cette même époque, la papauté va multiplier les initiatives en direction des chrétiens d'Orient, avec, par exemple, la fondation de collèges à Rome pour accueillir Grecs, maronites et Arméniens. La congrégation De Propaganda Fide, qui sera fondée en 1622, enverra des missionnaires catholiques et produira des ouvrages imprimés, notamment en arabe, à vocation des ecclésiastiques orientaux. Toujours dès le XVI ème siècle, les Eglises, à l'exception des maronites, se diviseront entre « catholiques » et « orthodoxes ». Capitulations et traités internationaux seront renouvelés au cours des siècles entre les sultans ottomans et les cours européennes, confortant la volonté de protection des lieux saints. Et Jérusalem et Bethléem de devenir des enjeux, avec l'édition d'un firman par l'Empire ottoman le 8 février 1852 : celui-ci établira un statu quo stipulant propriété et droits égaux entre les communautés chrétiennes dans les Basiliques du Saint-Sépulcre (Jérusalem) et de la Nativité (Bethléem), et à la tombe de la Très Sainte Vierge Marie à Jérusalem . Les fidèles viennent ainsi se recueillir sur ces lieux saints d'où ils ramènent des objets symboliques comme des savons, des boites-reliquaires ou encore cette immense maquette (ci-dessous) incrustée de bois, d'ivoire et de nacre représentant le Saint-Sépulcre.


 

La collection Abou Adal et sa jolie série d'icônes incarne quant à elle un renouveau artistique : avec l'essor de l'Empire ottoman, l'art sacré des icônes cherchera à extraire le visible de l'invisible. Et l'influence grandissante de l'Occident dans le choix des sujets et leur style iconographique de permettre au XVIII ème siècle l'émergence d'un véritable art de l'icône chrétienne. Alep, d'où sont issues ces icônes, verra apparaître au XVII ème des écoles et des dynasties d'artistes chrétiens, enlumineurs, peintres d'icônes et miniaturistes. D'autres centres de création verront le jour comme à Beyrouth, Jérusalem, Damas, et Le Caire, avec l'émergence aux côtés de la figure du Christ de caractères arabes.


 

Quatrième et dernière partie de cette superbe exposition : Etre chrétien dans le monde arabe aujourd'hui (XX-XXème siècle). Cette partie débute avec la présentation, sous différentes vitrines, de célèbres revues et journaux, témoins de la volonté de créer une culture arabe commune qui parviendrait à s'imposer face à l'Occident au XIX ème siècle. La fin du XIXème et début du XX ème siècle furent sources d'espoirs, de difficultés, de renoncements et d'exils pour les chrétiens d'Orient. Ainsi des chrétiens furent-ils massacrés en 1860 en Syrie. Puis, en 1915, le génocide arménien par les jeunes Turcs conduisit au déplacement d'une population importante vers des camps libanais, syriens et égyptiens...

Les événements traumatiques, économiques ou politiques redessineront progressivement la carte du Moyen-Orient et entraineront les premiers mouvements migratoires. L'exil fera donc partie de l'histoire de ces communautés et posera le problème de la mémoire et de la transmission. Et la dernière partie de l'exposition de se clore sur des regards personnels inscrits désormais dans une histoire collective.

Ces troubles et mouvements politiques mèneront paradoxalement à une revitalisation des pratiques culturelles et religieuses chrétiennes. Ainsi, en 1968, une an après la Guerre des Six jours, la ferveur populaire qui suivit l'apparition de la Vierge dans le quartier de Zeitoun (au Caire) témoignera de la nécessité de se tourner vers une figure protectrice. Encore aujourd'hui, en Syrie, Sainte-Thècle est réputée pour accompagner et soutenir les moniales de Maaloula, tandis que les autels de rue (ci-dessous) sont légion dans les rues et sont dédiés à Rifqa et à Charbel, deux saints maronites thaumaturges ayant vécu aux XIX ème et XX ème siècles. Sites archéologiques, églises et monastères demeurent les preuves matérielles de la présence bimillénaire des chrétiens dans le monde arabe, même si certains lieux ont été partiellement ou totalement détruits. Malgré les vicissitudes de l'histoire, manuscrits, archives et icônes purent être protégés puis transmis jusqu'à nous. Et le parcours de cette exposition de se refermer sur la géographie humaine des chrétiens des six pays arabes que sont l'Egypte, la Jordanie, la Syrie, la Palestine, l'Irak et le Liban. Et les visages de ceux qui sont désormais partie prenante de ces territoires de s'exprimer sous le regard des photographes contemporains, dans l'intimité d'une chambre, autour d'un café, en suivant des milices chrétiennes, en contemplant la beauté d'adolescents qui passent le temps à Damas, ou en documentant les ruines de ville détruite de Maaloula....


 

INFOS PRATIQUES :

  • Exposition « Chrétiens d'Orient, 2000 ans d'histoire », jusqu'au 14 janvier 2018, à l'Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, à Paris (5è). Tél : 01 40 51 38 38. Site internet : https://www.imarabe.org/fr/expositions/chretiens-d-orient-deux-mille-ans-d-histoire Ouvert du mardi au vendredi de 10h00 à 18h00, les samedi, dimanche et jours fériés de 10h00 à 19h00. Entrée : 12€
  • Merci au service presse de l'Institut du Monde Arabe pour son aide et le prêt des visuels.

  • Catalogue de l'exposition, co-édité par l'Institut du monde arabe, Muba Eugène Leroy Tourcoing et Gallimard, 208 pages et 29€.


 

 

 

 





 



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