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Les Laques de Shibata Zeshin à Paris (France)
Heure locale

Dimanche 6 mai 2012

 

Shibata Zeshin vit le jour à Kyoto, entouré de l'artisanat d'Edo, car son père était issu d'une famille de charpentiers et avait été adopté par un fabricant de bagues à tabac. Dès l'âge de 11 ans, il commença son apprentissage auprès du laqueur Koma Kansai, un illustre représentant d'une famille au service des shoguns, des empereurs et des citadins d'Edo depuis 200 ans. Cinq ans plus tard, il décida de parfaire sa formation auprès d'un peintre et entra dans l'atelier de Suzuki Nanrei, artiste de l'école réaliste.

En 1830, Zeshin se rend à Kyoto et se met à étudier les sources de l'école réaliste Shijo installée dans la quatrième rue (shijo-dori) et fondée par Matsumura Goshun. C'est à ce moment-là qu'il découvre les principes stylistiques inspirés par Goshun mais aussi par la peinture chinoise à l'encre des lettrés, grâce à Okamoto Toyohiko. Dans les années 1840, Shibata Zeshin met au point de nouvelles techniques de laquage, faites pour contourner les lois somptuaires édictées par le gouvernement shogunal qui interdisait l'utilisation d'or et d'argent sur certains types de laque. L'un des procédés les plus étonnants est celui de « l'enduit à motifs de vagues »(seigaiha nuri) obtenu en dessinant au peigne dans une fine couche de laque visqueuse additionnée d'amidon tandis que d'autres procédés se rapprochent de l'art du trompe-l'œil. L'artiste crée ainsi des enduits de laque qui imitent le bronze (seido nuri), le bois de rose (shitan nuri) ou la céramique. Autant de techniques nécessitant un savoir-faire complexe et un long temps de préparation. Sans cesse en quête de nouveautés, Zeshin inventa ensuite la peinture de laque (urushi-e), une peinture réalisée à la laque sur du papier ou de la soie, au pinceau et non par saupoudrage de poudres métalliques. Hara Yoyusai l'a devancé sur ce procédé mais c'est Zeshin qui mettra véritablement au point la technique en intégrant à la laque un plus large choix de colorants et en introduisant des substances permettant à la peinture de conserver une certaine souplesse après séchage, rendant ainsi possible de rouler la peinture.

Shibata Zeshin est bientôt considéré comme l'un des plus importants laqueurs de l'époque Meiji car il a su s'imposer dans le domaine pictural après avoir acquis une formation artistique complète. Son travail de peintre s'inscrivait, certes, dans des recherches novatrices mais était aussi en relation avec les formations initiales précédemment acquises auprès de divers artistes de l'école Maruyama-Shijo. Il réalisera donc de nombreuses commandes de peintures à l'encre et en couleurs sur soie, comme ces peintures religieuses pour les temples bouddhiques, les peintures commémoratives ou décoratives pour des citadins d'Edo, ou des ex-voto pour les sanctuaires shinto.

 

Peintre de ville, Zeshin se fait également remarquer par la Cour impériale à cause de l'originalité de son œuvre peinte et laquée, de son style plein de tendresse et d'humour et de son goût pour l'élégance et la concision du trait. Il jouera un rôle majeur dans la création des laqueurs japonais et recevra le titre officiel d' « artiste attaché à la maison impériale ». On le découvre peu à peu dans plusieurs expositions universelles et devient ainsi l'un des artistes japonais les plus célèbres au regard du monde. L'occident découvre alors des techniques particulières offrant des possibilités décoratives à l'aide de laques japonaises. Sa première participation eut lieu à l'Exposition universelle de Paris en 1867. L'Europe porta son regard pour la première fois sur l'artiste et sa présence provoqua un immense retentissement. Puis, il y eut l'Exposition universelle de Vienne en 1873. On l'admira notamment pour son tableau en laque parsemée d'or et à enduit à motifs de vagues intitulé « Mont Fuji et Taga-no-ura ». Le sujet, bien que peu novateur, répondait à des critères de modernisation par sa forme plane et son encadrement mural. En 1876, Zeshin est primé à Philadelphie pour un triptyque peint en laque sur papier puis est médaillé d'or,à Paris, en 1889, pour une autre peinture à la laque. On lui consacre la même année une exposition au parc Ueno à Tokyo: 596 peintures et 186 laques sont présentées. Ca sera la plus importante rétrospective jamais consacrée à un artiste de son vivant au Japon. Par ailleurs, le nombre de ses pièces conservées dans divers musées occidentaux, comme le Museum of Fine Arts de Boston, le Victoria & Albert Museum à Londres, le Museum fur Kunst und Gewerbe à Hambourg, les collections de Catherine & Thomas Edson à San Antonio ou celles de Mr & Mme James O'Brien à Honolulu témoignent de la popularité de Shibata Zeshin. A l'aube de l'époque moderne, Shibata Zeshin apparaît comme un artiste emblématique dans un mode de transition. Le Japon s'ouvrait alors à l'Occident, le gouvernement Meiji plaçait le pays sous le signe de la civilisation des Lumières. Une modernisation s'opérait dans tous les domaines. Certains artistes se lancèrent dans la peinture à l'huile et la sculpture de modèles vivants, à l'instar de l'exemple européen tandis que d'autres s'acharnaient à perpétuer l'art japonais, en se posant comme défenseurs des traditions millénaires. L'ouverture du Japon permettra dans tous les cas à ces artistes de réorienter leur production tout en satisfaisant un public diversifié.

 

Le Japon possède la plus ancienne tradition de laque. Le mélange conçu à partir de la sève de l'arbre à laque (urushi-no-ki) était employé il y a déjà 9000 ans environ afin de protéger les objets utilitaires et rituels. On en découvrit les plus anciens exemples, en 2001, lors de recherches dans les régions septentrionales du pays. La laque possède des propriétés chimiques particulières à cause de sa composition contenant 80% d'urushiol (qui, à l'état liquide, provoque des irritations et des lésions cutanées). Une fois recueillie, la sève subit plusieurs transformations: filtrage, raffinage et coloration. On l'applique ensuite sur une âme en bois, cuir, papier ou céramique en de nombreuses couches successives. Chaque couche est séchée dans des conditions optimales de chaleur et d'humidité, puis poncée en plusieurs étapes avant d'appliquer l'étape suivante. Puis, on prépare feuilles, paillettes et poudres d'or ainsi que d'autres métaux avant d'être saupoudrés ou incrustés dans une couche de laque encore poisseuse pour créer un motif (maki-e, signifiant motif parsemé). On rajoute ensuite une ou plusieurs couches de laques supplémentaires avant de poncer, là encore en plusieurs étapes, à l'aide d'un abrasif à grain de plus en plus fin.

Chaque couche de laque est le fruit d'un long et méticuleux travail de séchage et de polissage. On obtient le séchage à une température de 25-30°C avec un taux d'humidité élevé (75 à 85%) à cause de la présence de l'urushiol.

 

L'exposition « Rêves de laque, le Japon de Shibata Zeshin » qui se tient à Paris au musée Cernuschi présente pour la première fois 70 laques, paravents, peintures, objets décoratifs et usuels. La carrière de l'artiste se situe à la charnière de deux grandes époques de l'histoire, l'époque des samourais (époque Edo) et le Japon de la modernité (époque Meiji) et lui permet de développer son talent au service des riches marchands, des citadins et des temples sous l'ancien gouvernement tout en montrant la grande sensibilité d'un peintre formé à la peinture réaliste auprès des peintres de l'école Maruyama-Shijo de Kyoto. On découvrira les procédés décoratifs uniques comme ces laques noires à décor ton sur ton, les laques imitant le fer ou le bronze ou encore la fine texture du bois de rose. Ses compositions picturales évoquent les fameux poèmes japonais dépouillés et incisifs, les haïkus dont Zeshin était épris. Sur place un film documentaire d'une durée de 30 minutes, sur les laques du Japon est présenté dans l'auditorium du musée (au premier étage) du mardi au dimanche inclus, pendant les horaires d'ouverture de l'exposition.

 

 

INFOS PRATIQUES:

 


  • Exposition « Rêves de laque, le Japon de Shibata Zeshin », jusqu'au 15 juillet 2012, au musée Cernuschi7 avenue Vélaquez à Paris (8è). Tel: 01 53 96 21 50. Site internet: www.cernuschi.paris.fr

     

    Ouvert du mardi au dimanche inclus de 10h à 18h (fermé le lundi et jours fériés).

     

    Entrée: 7 €

     

    Projection du film documentaire « Les laques du Japon » (durée: 30 minutes), dans la salle de conférences chaque jour pendant les horaires d'ouverture de l'exposition, excepté des 15, 22 et 29 mai , 5,12,19 et 26 juin,10 juillet de 13h à 14h et les 24, 31 mai, 7 et 14 juin à partir de 15h30.

     

    Visites commentées de l'exposition tous les mardis et jeudis à 14h30, tous les samedis à 15h. Durée: 1h30. Aucune réservation n'est demandée. Entrée 4,50€ + entrée de l'exposition.

     

    Cycles de conférences de l'université de l'Inalco: Zeshin et l'école Maruyama-Shijo le jeudi 24 mai 2012 à 16h, D'Edo à Meiji, que devint la littérature japonaise? Le jeudi 31 mai à 16h, Conservation et restauration des laques le jeudi 7 juin à 16h, Entre texte & image: Les laques littéraires dans le Japon pré-moderne le jeudi 14 juin à 16h.

     

    Les conférences de 13h proposent une conférence sur les sources du japonisme les mardis 15, 29 mai, 12 et 26 juin, et 10 juillet 2012, et sur les artistes contemporains de Shibata Zeshin les mardis 22 mai, 5 et 19 juin, et 3 juillet 2012 (durée: 1 h00).

     

    La Nuit des musées sera consacrée à la chanson de Kogo Etsuko Chida au koto le 19 mai 2012 à 19h,20h,21h et 22h00.

     

    Catalogue de l'exposition disponible sur place pour la somme de 30€.

  • Ce reportage a été rédigé à partir du dossier de presse de l'exposition. Les photos ne sont pas de moi (car la prise de photos est interdite sur place) mais sont les visuels qui m'ont été fournis par l'exposition.












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