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Le Cathédraloscope, ou le mystère des cathédrales
(Dol-de-Bretagne, Ille-et-Vilaine, France)
Heure locale

 

Mardi 19 janvier 2021

 

Les Gaulois l'appelaient Dol (méandre) ou « lieu bas » pour les Bretons car l'endroit était en zone inondable. Bien que nous ne soyons qu'à une encablure de Saint-Malo et du Mont Saint-Michel, cette cité mystérieuse qui fut autrefois l'un des premiers évêchés de Bretagne recèle plus d'un trésor et révèle bien des secrets pour peu qu'on s'attarde un peu sur son histoire. Outre sa cathédrale, Dol-de-Bretagne abrite l'unique Cathédraloscope de France que tout un chacun est convié à découvrir s'il veut plonger dans le mystère des cathédrales.

 

Mon escale doloise était plutôt terne en cette période hivernale. J'avais heureusement trouvé un superbe studio à louer au pied de l'impressionnante cathédrale Saint-Samson dont les cloches rythmaient mon quotidien durant ces deux jours. A deux pas de là, je rencontrais Olivier Delépine, architecte de profession passionné d'histoire et fondateur du Cathédraloscope en 1995. Lieu de culture pour petits et grands, l'endroit se veut être une clé de réponse philosophique aux questionnements qui agitent le monde aujourd'hui. Et le musée d'Olivier de ressembler à un phare dont le faisceau lumineux éclaire l'humanité des valeurs universelles (audace, courage et savoir-faire) qui animèrent jadis les bâtisseurs de cathédrales.

Je me suis toujours interrogé sur l'existence de ces immenses édifices de pierre s'élevant vers le ciel et la foi qui fut nécessaire à leur construction. Bâtir une cathédrale était en effet un travail de (très) longue haleine nécessitant argent, temps et talents : le chantier durait des dizaines d'années et même parfois plus d'un siècle. Il mobilisait beaucoup de main d'oeuvre et de nombreux métiers (dont certains étaient dangereux). C'est à une visite captivante qu'Olivier convie ses hôtes en les conduisant d'abord à la cathédrale Saint-Samson pour une découverte inattendue de l'édifice et ce, en une vingtaine de minutes. Cette visite d'approche est en effet destinée à attiser la curiosité des visiteurs francophones ou étrangers (des audioguides sont disponibles en anglais, néerlandais, allemand et espagnol) avant de se rendre au Cathédraloscope pour une visite approfondie d'une heure depuis la loge de l'architecte à la symbolique des cathédrales, en passant par les réalisations des compagnons, le chantier de la cathédrale, le belvédère et l'image et la symbolique.

 

La Loge de l'architecte interpelle sur le rôle de l'homme et l'importance de la mesure. L'architecte, de par ses lectures et son savoir, ses voyages et ses rencontres, devient ainsi celui qui conçoit, trace les plans et dirige le chantier. Durant la période gothique, cet homme, d'abord exécutant (tailleur de pierre, charpentier, parfois même moine ou abbé) va devenir maitre d'oeuvre, savant et cultivé, pour être finalement choisi par l'évêque et son chapitre selon son expérience et sa renommée.

On apprend que pendant la période allant du Moyen-Âge central (987) à la fin du Moyen-Âge tardif (1498), l'image de l'architecte va profondément évoluer. Et d'acquérir son autorité grâce au savoir-faire accumulé sur le terrain en tant qu'ouvrier. Malgré tout, il lui faudra montrer son aptitude à diriger les autres, à décider et à ordonner. Son vécu sur les chantiers, ses voyages, ses rencontres et échanges avec d'autres compagnons talentueux l'aideront à devenir maitre d'oeuvre. Sa bonne réputation et sa détermination établies, notre homme sera alors l'élu de l'évêque et de son chapitre, lesquels lui confieront le chantier de leur cathédrale, symbole du pouvoir de l'Eglise. L'architecte passera peu à peu d'un savoir empirique à la maitrise de la géométrie et de l'algèbre, sous l'impulsion des universités arabes d'Espagne : mesure de toutes choses, l'architecte utilise alors des mesures faisant référence à des parties du corps (coudée, pied, empan, pouce) pour construire les cathédrales. Des outils apparaissent bientôt, dont la pige ou le compas qui serviront à tracer plans et épures tout au long de la construction. La recherche de l'harmonie, elle, dépendra des proportions toutes régies par le calcul, les rapports et les intervalles, tandis que le nombre d'or sera également mis à contribution, tout particulièrement dans la construction de la cathédrale Saint-Samson de Dol-de-Bretagne. Comme nous le rappelle Olivier, le bâtisseur du Moyen-Âge ne pensait pas « mathématique » au sens de calcul mathématique, mais raisonnait en terme de géométrie et de rapport de proportion. L'implantation, le dessin et l'élévation sont en relation avec le trait, l'épure, la proportion et la figure géométrique. Autrement di une cathédrale était tracée mais pas « calculée ». Il s'avère que de nombreuses figures géométriques s'inscrivent dans les proportions du nombre d'or* même si rien ne prouve que les bâtisseurs de cette période utilisaient ce rapport « abstrait » pour concevoir l'édifice.

 

Je découvre au fur et à mesure que la construction des cathédrales évoluera sans cesse : dans les constructions d'inspiration romane, les murs sont très épais et les fenêtres laissent à peine passer la lumière. Le poids, la masse et l'épaisseur offrent alors de la stabilité aux monuments. La densité des murs est primordiale puisque ces derniers supportent toutes les charges (toiture, plancher, poids des activités et des hommes...)

L'architecture gothique va plus tard repousser très loin les limites de l'architecture romane en instaurant un nouveau mode de pensée constructive. Et les bâtisseurs d'utiliser bientôt voutes d'arêtes sur croisées d'ogives et arcs-boutants pour équilibrer forces et poussées tout en autorisant l'installation de fenêtres plus grandes afin de laisser passer davantage de lumière, cette lumière divine qui sera magnifiée par des vitraux. La cathédrale de Dol est représentative de cette évolution et sa grande verrière témoigne du savoir-faire des maîtres verriers : cette grande verrière, qui date de la fin du 13è siècle, subit depuis plusieurs restaurations. Bâtie en granit de style ogival, elle mesure 9,50 mètres de haut sur 6,50 mètres de large. La partie supérieure du tympan est formée d'une rosace à six trèfles, de deux quatre-feuilles et de quatre trèfles, tandis que la partie inférieure est composée de huit ogives verticales et trilobées abritant 48 médaillons se lisant de gauche à droite et de bas en haut. Ces médaillons représentent l'histoire de Sainte Marguerite, la vie d'Abraham, l'enfance de Jésus, le début de la Passion du Christ, la Passion du Christ, l'histoire de Saint Samson, les six premiers évêques de Dol et la légende de Sainte Catherine. Par précaution, on démontera les vitraux lors de la Seconde Guerre mondiale pour les replacer en 1951 sur cette grande verrière (la plus ancienne de Bretagne).


 

Une autre salle, celle du quartier de la cathédrale, nous explique qu'une cathédrale n'est pas une construction isolée, bien au contraire, puisqu'elle est le cœur d'un quartier épiscopal composé de différentes maisons (hôtel-Dieu, salle synodale, salle des trésors, bibliothèque, habitations des chanoines...) et même d'un palais épiscopal érigé à Dol après 1751.

Ce quartier est admirablement illustré par une grande fresque peint à la main par deux femmes artistes. Et chaque visiteur de pouvoir trouver en-dessous de chaque édifice les détails de la construction qui lui correspondent.

 

La salle du chantier nous dévoile les secrets de la construction de ces dizaines, voire centaines de cathédrales qui fleurirent au royaume de France à l'époque gothique. Ces édifices religieux furent le fruit de la ferveur des bâtisseurs, de leur enthousiasme et de leur foi. Les chantiers prenaient place en tous lieux et pouvaient durer plusieurs années. Ils étaient le résultat d'une collaboration entre l'évêque, les chanoines et le maître d'oeuvre (comme nous l'avons vu plus haut) et la construction de la cathédrale était réalisée par des techniciens compétents. Une hiérarchie stricte existait d'ailleurs entre les différents métiers, dont les sculpteurs, les tailleurs de pierre, les dessinateurs, les charpentiers, les menuisiers, les couvreurs, les maçons, les forgerons, les verriers ou les carriers....ces ouvriers étant placés sous l'autorité d'un proviseur, personnage choisi par les chanoines pour diriger les travaux, acquérir les matériaux, tenir les comptes et engager des ouvriers hautement qualifiés.

C'est sur un parchemin qu'était reproduit le modèle réduit de la future cathédrale. Fait en peau d'animal, ce support est couteux et est utilisé avec le plus grand soin car on évite à l'époque de gaspiller les matériaux. De la même manière, les tracés en mortier de chaux ou en plâtre sont limités au strict nécessaire. Confrontés quotidiennement aux problèmes d’approvisionnement et de transport des matériaux, les constructeurs gothiques n'utilisaient que la quantité nécessaire de bois, de pierre ou de fer. La même règle s'appliquait au verre, matériau très couteux (le vitrail représentait 40% du prix d'une cathédrale).

Chaque compagnon bâtisseur disposait d'outils appropriés pour exercer son art : pince, marteau, compas, équerre, règle, cordeau, niveau et moles... Et chaque ouvrier disposait aussi d'engins de levage pour soulever bois et pierres. Les plus puissants étaient composés d'une grande roue en « cage d'écureuil » mue par des hommes se déplaçant à l'intérieur de celle-ci. J'apprendrai enfin qu'une cathédrale était construite par étapes, en préservant par exemple l'ancienne église (qui servait ainsi aux offices) et en érigeant à côté les premiers éléments du nouvel édifice religieux destiné à remplacer l'ancien. Le traçage d'une cathédrale n'excluait pas essais et adaptations permanentes en cours de chantier et l'une des principales qualités d'un maitre d'oeuvre était justement l'adaptabilité. Ces différents métiers et outils mirent ainsi des années durant leurs talents au service de cette grande aventure qu'était le chantier cathédrale, un chantier qui pouvait compter jusqu'à 300 personnes. Les différentes salles du centre permettent de découvrir des maquettes de la cathédrale, des mises en situation d'engins de levage et des mises en scène d'outils anciens.

Si l'on doit les cathédrales aux compagnons bâtisseurs, on ne connait pas à ce jour la date exacte du compagnonnage car aucun document écrit ne ratifie alors la création de ces associations ouvrières. La légende prétend toutefois que sa création remonterait à la construction du temple de Jérusalem, en 966 avant J.C et à la demande du roi Salomon. 150000 ouvriers furent nécessaires à ce chantier gigantesque et il fallut bien mettre en place une hiérarchie ouvrière efficace. Il fut alors décidé que chaque ouvrier recevrait une assignation pour se faire payer et un mot de passe pour se faire reconnaître. Et l'ouvrier qui se distingue dans son travail d'être initié pour devenir compagnon. Après l'an mille, les artisans s'organisent dans les bourgs et les villes sous forme d'associations professionnelles connues sous le nom de corporations. Chaque corporation étant dirigée par des maitres élus.

Fonctionnant toutes sur le même modèle, ces corporations ont à leur tête un maitre, propriétaire du local et des outils. Celui-ci achète les matières premières et embauche les ouvriers et les compagnons (ou valets), chacun étant rémunéré selon son expérience. L'atelier accepte également les apprentis dès l'âge de douze ans. Devenus compagnons, ils sillonneront la France de ville en ville pour oeuvrer chez différents maitres et se forger ainsi une expérience. A l'issue de ce « Tour de France », les meilleurs compagnons exécuteront un chef d'oeuvre soumis à un jury dans l'espoir de devenir maitre un jour.

Le système de compagnonnage est verrouillé à la fin du Moyen-Âge et la transmission du savoir-faire se transmettra donc de père en fils car la réalisation de chefs d'oeuvre se heurtant à un cout non négligeable, seuls les fils de maitres pouvaient devenir maitres à leur tour. Et les compagnons de se regrouper en associations d'entraide plus ou moins clandestines, les « compagnonnages ». Ainsi les premiers corps de métiers firent leur apparition entre le 13è siècle et la fin du 14ème., en commençant par les tailleurs de pierre, les charpentiers puis les menuisiers et les serruriers. Menacé de disparition au 19è siècle, le compagnonnage existe encore aujourd'hui et les différentes associations rassemblent près de 15000 compagnons qui exercent dans 25 métiers différents.


 

Olivier me conduit maintenant au Belvédère, d'où l'on peut admirer la cathédrale Saint-Samson de Dol-de-Bretagne. A cet endroit, deux écrans de télévision diffusent deux films (en boucle) : l'un dévoile en quelques minutes (et en 3D) les différentes étapes de la construction de la cathédrale de Dol-de-Bretagne tandis que l'autre présente la cathédrale au cœur de la ville fortifiée qu'était alors Dol-de-Bretagne, une cité dite « en bord de mer ». Juste à côté un panneau nous en dit davantage sur les cloches et l'horloge mécanique de la cathédrale Saint-Samson : au 15è siècle, on comptait six cloches (Marie, Samson, Marguerite, Magloire, Génévé et Gédouin) dans le beffroi de la cathédrale. Ces cloches, remplacées par six autres en 1766, seront fondues lors de la révolution française. Cinquante années s'écouleront avant que le beffroi ne retrouve sa fonction en inaugurant trois nouvelles cloches le 22 juillet 1849, jour de la Sainte Marie Madeleine. Quant à l'horloge, elle fera fonctionner mécaniquement les petites cloches du campanile en sonnant les heures, jusqu'à ce qu'on assiste, en 1922, à l'automatisation complète des sonneries.

 

L'autre aspect extraordinaire de la cathédrale est que celle-ci se révèle être un livre d'images à destination des personnes simples ne sachant ni lire ni écrire pour transmettre l'histoire divine, le Christ et l'église. Ainsi le statuaire et le vitrail montrent-ils des images symbolisant des actes, des situations, mais aussi la vie quotidienne et la vie des saints. Olivier me décrit le vitrail animé qui relate l'histoire du Bon Samaritain dans la salle de l'image.

Autre symbole dans l'antiquité : une tesselle que l'on brisait pour se reconnaître après des années de séparation, en assemblant les deux morceaux. Une visite au Cathédraloscope permet de s'immerger dans un monde symbolique fait d'images communicatives, une sorte de BD avant l'heure. Plusieurs images sont ainsi présentées, qui illustrent des attitudes et des postures : le mensonge est décrit par un homme proférant une affabulation (main dirigées dans des sens contraires) à son interlocuteur mauvais comme lui (il saisit sa cheville dans sa main). L'acceptation est symbolisée par l'ange Gabriel qui s'adresse à Marie (il est reconnaissable à son index pointé) pour lui annoncer sa maternité. Marie accepte (main ouverte devant la poitrine). Enfin, l'enseignement est reconnaissable grâce à ce professeur rempli de sagesse (barbe) qui transmet le bon savoir (main en bénédiction) à son élève qui l'accepte (main ouverte) et se montre capable de l'argumenter avec autorité (index levé).

 

Achevons ce tour d'horizon avec le symbole en tant que représentation visible d'une chose invisible. La cathédrale serait ainsi la représentation sur terre de la Jérusalem Céleste, cité de Dieu au ciel. Appelée également nouvelle Jérusalem, ou tabernacle de Dieu, elle est associée en même temps au Jardin d’Éden, à la terre promise et à la reconstruction du Temple à l'issue de la captivité des Juifs à Babylone. Selon les traditions, elle peut être la femme libre (Notre Mère à tous) ou bien symboliser l'aboutissement de l'Histoire et le retour à la perfection initiale. D'après le livre de l'Apocalypse, Saint Jean l’Évangéliste, la Jérusalem céleste est l'image du lieu où fils et filles de Dieu vivront leur éternité. Une dernière image, celle d'une maquette dorée à l'or fin de la cathédrale Saint-Samson de Dol flottant dans l'espace, un concept imaginé par Christine de Vichet et Philippe Noir (les deux scénographes, issus de l'Agence Itinérance et artisans de ce centre d'interprétation), qui montre bien le merveilleux recherché par les évêques, les architectes et tous les êtres humains impliqués dans le chantier de la cathédrale.

 

Muséographie à la fois belle et captivante, ludique et enrichissante, le Cathédraloscope et son guide chevronné m'ont permis d'ouvrir les yeux sur ces édifices religieux qui sont non seulement des lieux de culte mais aussi des bijoux de notre patrimoine national, témoins de la prouesse humaine. Saluons au passage que le contenu scientifique de ce centre a été réalisé par l'historien Michel Bouttier, sou le parrainage scientifique d'Alain Erlande Brandeburg. Un endroit unique et surprenant pour petits et grands !

* https://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_d%27or#Moyen_%C3%82ge

 

INFOS PRATIQUES :

 

  • Le Cathédraloscope, 4 Place de la cathédrale, Dol-de-Bretagne. Tél : 02 99 48 35 30. Ouvert tous les jours de 10h00 à 13h00 et de 14h00 à 18h00 en avril, mai, juin et septembre puis pendant les vacances de la Toussaint. Ouvert tous les jours de 10h00 à 18h30 en juillet et août. Entrée : Gratuit pour enfant de moins de 6 ans, 5€ entre 6 et 17 ans inclus, et 6,80€ (18 ans et plus). Forfait famille : 20€. Location audioguide : 1,50€. http://cathedraloscope.com/index.html
  • En saison estivale, le Cathédraloscope propose des ateliers d'initiation à la taille de pierre.

  • Cathédrale Saint Samson, 5bis, Place de la cathédrale, Dol-de-Bretagne. Tél : 02 99 48 00 48

  • J'adresse mes vifs remerciements à Olivier Delépine, architecte et fondateur du Cathédraloscope, pour son accueil et son brillant exposé.



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